Kerry Greenwood, Cocaïne et tralala, Trafic de haut vol
Melbourne, années 1920, Phryne Fisher, jeune aristocrate en avance sur son époque, enquête dans les milieux bourgeois.
Nous sommes en plein dans les Années folles, aux antipodes de l’Europe et même de l’Amérique et de son jazz envoûtant. À Melbourne, Phryne Fisher, jeune aristocrate britannique à l’abri du besoin s’essaie à suivre les pas de Sherlock Holmes (à moins qu’elle ne soit réellement au fait des enquêteurs contemporains, elle ne peut connaître ni miss Marple ni Hercule Poirot). Phryne Fisher est une femme dans le vent. Sa coupe à la garçonne, sa taille élancée à l’image de ses longues cigarettes et son éducation en font une future suffragette. En tout cas, elle est une femme d’action, intrépide et énergique.
Cocaïne et tralala
Pour faire plaisir à un couple d’amis, elle s’installe en Australie afin de découvrir ce qu’il advient de leur fille. Ces parents craignent en effet que leur gendre soit d’une mauvaise influence. Au sens propre comme au sens figuré. Sur fond de drogue et d’empoisonnement, Phryne part enquêter la fleur au fusil en compagnie de deux acolytes de première, chauffeurs de taxi et communistes exaltés mais à l’amitié indéfectible, et d’une femme à poigne qui dirige un hôpital en Australie parce qu’en Angleterre ce ne serait pas possible. Évidemment, les complications surgissent. Phryne loge dans l’hôtel le plus luxueux de la ville, s’octroie les services d’une jeune femme dans le besoin, et instaure une mini-révolution dans le bâtiment. Le propriétaire ne sait plus à quel saint se vouer. D’autant que des gangsters s’infiltrent et que la police s’en mêle.
Ici, Phryne doit mener une véritable course contre la montre et la mort pour résoudre deux affaires : le meurtre d’un homme dont les violentes disputes avec son fils, aviateur accompli, accusent ce dernier, et l’enlèvement d’une petite fille aussi ingénieuse qu’insupportable et dont les bonbons sont le péché mignon. Phryne partage avec Le Poulpe, quelque soixante-dix ans avant, une passion pour l’avion. Dans son cas, il s’agit de biplans dangereux où il faut avant tout être une sacrée équilibriste et ne pas avoir peur de tenter des loopings osés pour étonner un monde très macho. Et puis Phryne se déplace en Hispano-Suiza parce qu’elle est à la pointe de la modernité et de la technologie et que la femme est aussi capable que l’homme. Tout ceci l’aide, bien sûr, à avoir toujours un coup d’avance sur ses adversaires. Phryne l’ingénieuse pense à tout, et plus encore. Avec ses deux complices communistes convaincus, par ailleurs chauffeurs de taxi, elle mène la course en avion et en voiture à la fois. La route se transforme en véritable piste luminescente pour permettre à l’avion de se repérer en pleine nuit. Il est alors temps pour Phryne de jouer les filles de l’air.
Que l’on ne se trompe pas, les aventures de Phryne Fisher déçoivent. D’abord, la collection « Grands Détectives » nous avait habitués à moins de superficialité. Melbourne est aux abonnées absentes, à un point tel que c’en est indécent. Kerry Greenwood aurait voulu baser ses histoires à Tampa ou à Ouagadougou, il n’y aurait eu que très peu de différences – à l’inverse, par exemple, d’une Magdalen Nabb et de Florence que l’on sent, que l’on hume par tous ses pores. Il est de coutume, actuellement, pour un auteur américain, de donner une touche caractéristique à ses romans. Qu’elle soit géographique, ethnologique ou historique. Ici, on a une ébauche des Années folles dans un nouveau continent, l’Australie. Soit deux orientations possibles, tâches trop ambitieuses pour un auteur modeste. Et c’est un fiasco complet.
De plus, Phryne Fisher est, dans ces deux épopées, une véritable caricature. Cela ne dérangerait pas si l’on sentait réellement une volonté de l’auteur, mais ce n’est pas le cas. Dans Cocaïne et tralala, Phryne est l’aristocrate rebelle et désœuvrée qui s’essaie à la résolution d’enquêtes. Le personnage, qui n’est alors qu’une ébauche, est plutôt intéressant. Elle commet beaucoup d’erreurs, mais en définitive, et avec l’aide de ses comparses, mène à bien la mission dont elle avait été investie. Malheureusement, elle change radicalement dans Trafic de haut vol. Comme si son statut d’enquêtrice accomplie en avait fait un être à la fois sûr de lui et à l’abri des erreurs. Phryne pense à tout, elle a réponse à tout et ne peut être surprise. C’est un sentiment désagréable que de sentir cette transformation que rien ne peut expliquer. Mieux qu’Hercule Poirot, Sherlock Holmes et Miss Marple réunis, elle part à l’aventure en n’emportant que le strict nécessaire qui, bien sûr, se révélera d’une utilité cruciale juste au bon moment, et dans l’urgence. Et l’on ne parle pas, là, d’un révolver ou d’une corde de trois mètres, non, des objets qui ne se révèleront précieux que dans une situation bien précise.
Cela dit, les investigations de Trafic de haut vol sont plus nombreuses et plus complexes que dans Cocaïne et tralala. Enquête dans l’enquête ou adage de l’auteur qui, à l’instar de Raphaël Majan dans ses « enquêtes du commissaire Liberty », assène qu’il déteste, dans les romans policiers, la façon dont on tend à faire penser au lecteur qu’un enquêteur ne s’occupe que d’un cas à la fois et que sitôt résolue, une affaire nouvelle pointe le bout de son nez, on peut se poser la question. La suite est plus prosaïque. Phryne, tel un messie, est capable de ramener les coupables qui ne le sont pas trop sur le chemin de la rédemption. Elle délivre le pardon et mène sa propre justice sans se soucier de l’ordre. Tout ceci dans un monde plutôt empirique et simpliste, avec une tonalité qui se veut proche de celle d’un Edgar Wallace ou d’un John Buchan, pour un résultat qui s’en éloigne. On lui préfèrera, et de loin, Anne Perry et sa nouvelle série qui se passe durant la Première Guerre mondiale, inaugurée en janvier 2006 avec Le Temps des armes. Bien plus accomplie…
julien védrenne
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Kerry Greenwood, Cocaïne et tralala (traduit de l’américain par Christine Barbaste), 10-18 coll. « Grands détectives » (n° 3905), mai 2006, 247 p. – 7,30 €.
One thought on “Kerry Greenwood, Cocaïne et tralala, Trafic de haut vol”
‘Y a un erreur ici: Kerry Greenwood est australienne.
Cocaïne et tralala (traduit de l’australien par Christine Barbaste)
Trafic de haut vol (traduit de l’australien par Pascal Haas),