Celle qui a failli s’appeler Zinaïda : entretien avec Pauline Rousseau
Multiple et une, Pauline Rousseau est une femme libre. Contre la simple illustration naturaliste, la photographe impose des présences hybrides pour atteindre le coeur d’une réalité loin de l’apparence illustrative et pour ouvrir un monde de sensations.
La photographie devient la prise rendue visible de ce qui semble intouchable. Pauline Rousseau cherche l’équilibre entre réel et imaginaire là où « s’image » l’obscurité des profondeurs par des effets de corps, de portraits et de « peaux ».
Dans ses approches, l’artiste cultive l’espoir que chaque fois l’évaporation magique de la prise sera la bonne : celle où les yeux se libèrent de tout ce qu’ils ont vu. Il s’agit de faire pleinement face au mystère fascinant de la saisie que d’une prise à l’autre la photographe réapprend.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Le soleil, la lumière du jour, je dors sans volet ni rideau depuis des années.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
A vrai dire, j’ai du mal à m’en rappeler, l’enfance me paraît floue et lointaine, aussi étrange que cela puisse paraître j’ai peu de souvenir précis. En revanche, je rêve énormément et je m’en rappelle très clairement. Les rêves d’enfant je ne sais pas, les rêves d’adulte sont assidûment consignés dans un carnet et analysés.
A quoi avez-vous renoncé ?
Je dirais qu’être artiste est un jeu d’équilibriste permanent entre ne jamais renoncer (aller au bout d’une idée, croire en son travail, ne pas faire trop de compromis…) et renoncer beaucoup (à un équilibre financier, à quasiment tout qui ne soit pas en rapport avec sa production artistique.)
D’où venez-vous ?
Ma grand-mère vient d’Odessa et mon grand-père de Sidi bel Abbès. Ces dernières années j’ai vécu à Arles, à Bruxelles, un peu au Brésil et quelques mois à New-York, mais je me sens surtout parisienne. C’est à Paris que j’ai grandi, dans le quartier chinois.
Qu’avez-vous reçu en dot ?
Aucune dot.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Le champagne, je pourrais en boire tous les jours et à toute heure !
Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
J’aime autant le processus artistique que le résultat. Mon approche de la photographie est ludique, ironique, transgressive, toujours remise en question. J’explore dans mon travail des sujets comme l’intime et ses représentations, le masculin et les archétypes qui lui sont associés, les rapports hommes/femmes, les relations amoureuses. Je pars de réflexions personnelles, de situations particulières, je travaille jusqu’à en faire sortir quelque chose de plus universel.
Sans jamais sacraliser le medium photographique, il est apréhendé dans toutes ses possibilités, j’utilise aussi bien des pratiques anciennes comme le collodion humide, que des logiciels de retouche pointus.
Comment définiriez-vous vos narrations photographiques ?
Je travaille la limite ténue entre la réalité et la fiction, entre la réalité et le fantasme parfois. Cela peut prendre une forme autofictionnelle, c’est le cas dans mes deux séries actuellement exposées chez Dilecta à Paris. Dans d’autres oeuvres, le travail peut être proche du documentaire, comme une sorte de pseudo-documentaire où les gens sont mis en scène dans leurs propres rôles. Il y a toujours quelque chose d’ironique, d’un peu grinçant sans être cinglant.
Quelle est la première image qui vous interpella ? La première, aucune idée, j’ai grandi dans un monde d’images. Mais je me rappelle de nombreux chocs esthétiques, où j’ai été abasourdie par la beauté, devant des pyramides mexicaines, perdue entre végétation et vestiges dans les temples d’Angkor ou bien face à des tirages de Rineke Dikjstra.
Et votre première lecture ? Je me rappelle des « Royaumes du Nord » de Philip Pullman, que j’ai lu très petite.
Quelles musiques écoutez-vous ? J’écoute peu de musique. Mais quand j’en écoute j’aime l’écouter très fort, non pas en fond sonore mais comme une activité à part entière, comme on lit un livre par exemple.
Quel est le livre que vous aimez relire ? « Premier Amour » de Tourgueniev, une nouvelle courte mais puissante. J’ai failli m’appeler Zinaïda en hommage à l’héroïne de ce livre, ma vie aurait probablement été très différente.
Quel film vous fait pleurer ? Je pleure peu devant les films mais beaucoup dans les musées. Je les visite souvent seule et reste très longtemps devant les oeuvres. Une fois bien imprégnée il m’arrive de pleurer.
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Toutes celles que j’aurai pu être!
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ? Globalement j’ose et j’aime écrire.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? New-York. J’y ai voyage et vécu un peu. J’ai aimé follement même si c’était compliqué.
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ? Proches je ne sais pas, mais j’aime le travail de Sophie Calle, celui de Mohamed Bourouissa, les dessins de Mircea Cantor et les sculptures de Prune Nourry, la liberté d’Antoine d’Agata.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Un Maine Coon. Mais je voyage bien trop pour m’occuper d’un animal de compagnie.
Que défendez-vous ? La liberté justement.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »? AU contraire! L’amour c’est donner ce qu’on est et ce qu’on a à quelqu’un qui est prêt à le recevoir. Sinon ce n’est que souffrance.
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? » J’aime l’aventure, l’imprévu, l’inattendu, quand la vie est plus romanesque que les fictions. Ce genre de situations n’existe que si on leur laisse la place d’arriver et d’exister. J’ai tendance à dire oui sans trop réfléchir, il faut prendre des risques, sinon rien ne se passe.
Quelle question ai-je oublié de vous poser ? Ma fleur préférée : le Mimosa.
Présentation et interview par Jean-Paul Gavard-Perret, le 9 février 2019.
Exposition « The Would me & Délits d’objets – à la galerie Dilecta du 26 janvier au 23 février 2019.
Invitée avec Frank Lamy et Damien Dellile de la table ronde L’autre…l’homme à la Monnaie de Paris, organisée par Aware (23 janvier 2019)
Résidence à Zinder (Niger) à l’invitation du CNRS et de l’ambassade de France au Niger, dans le cadre de l’exposition Zinder 1900 en 2018.
voir le site paulinerousseau.com
One thought on “Celle qui a failli s’appeler Zinaïda : entretien avec Pauline Rousseau”
Le mimosa et Zinaïda c’est Sidi bel Abbès . La moisson des semailles c’est Pauline Rousseau super top talent de la photo .