Vincenzo Cerami (scénario) & Milo Manara (dessin), Les Yeux de Pandora
Une histoire retorse, un graphisme en noir et blanc sans concession : l’écrivain V. Cerami et le dessinateur M. Manara signent un album-événement.
Pandora est une jeune fille qui a toutes les raisons de sourire à la vie : sa psychanalyse est enfin terminée – du moins son analyste en est-il persuadé, qui lui signifie la fin de sa dernière séance. Il l’estime guérie : elle n’a plus eu la moindre cise de démence depuis quatre ans… De plus, sa scolarité est un succès et elle va pouvoir s’inscrire à l’université. Mais dans l’immédiat, elle pense surtout à la toute prochaine fête d’anniversaire d’une de ses meilleures amies.
Là s’achève l’insouciance : au sortir de la fête, elle est brutalement kidnappée, embarquée dans un camion poubelle, anesthésiée, jetée à bord d’un avion, et conduite en Turquie, sous la coupe d’un mystérieux Hugo. Elle apprend alors que son père biologique n’est pas le paisible paléontologue infirme qu’elle a toujours connu, mais un gangster marseillais qui a plusieurs homicides sur la conscience…
À cette histoire sinueuse répond un graphisme âpre, un noir et blanc très cru, sans nuance, où il n’y a pas de place pour les gris – un noir et blanc désertifié, aux formes tranchées et épurées. Les ombres sont travaillées en hachures, les effets de profondeur créés par une simple différence de densité du trait. Le découpage des planches est d’une extrême simplicité, toujours sur trois bandes de largeur identique, avec des cases bien espacées dont la longueur variable ménage de légères modulations rythmiques. Quant au texte, il se réduit aux dialogues ; aucune didascalie ne donne la moindre indication : la parole est tout entière laissée au dessin, qui reste le véhicule essentiel et primordial du sens – d’ailleurs, les cases muettes sont très nombreuses.
Ce « manichéisme » graphique entre en opposition marquée avec la complexité des personnages, tourmentés, dévorés par leurs secrets, dont aucun n’a l’âme vierge de mauvaise intention – il n’est qu’à songer aux moyens pour le moins douteux auxquels le flic recourt pour parvenir à ses fins. Le paléontologue cloué dans son fauteuil roulant n’est pas une victime si innocente que cela, le gangster marseillais est habité par un amour fou jamais éteint… quant à la belle Pandora, brillante et rayonnante, elle abrite dans son intimité la plus profonde l’antre obscur d’une étrange forme de démence.
Et le fameux érotisme de Manara, dans tout ça ? Il est bel et bien présent : si Pandora n’apparaît jamais dénudée, ses tenues vestimentaires sont si minimalistes qu’elles sont plus suggestives encore que le serait son corps nu – tout au long de son périple elle reste vêtue de sa petite robe de soirée qui lui couvre à peine les fesses – et toutes les occasions de montrer certaines des parties les plus érotiques de son anatomie sont saisies au vol : en représentant la jeune fille recroquevillée sur un lit de fortune, ou empoignée manu militari de façon à subir une injection d’anesthésique, le dessinateur s’autorise une vue dégagée sur la zone la plus fine d’un joli string de dentelle…

Les Yeux de Pandora plonge dans un univers graphique envoûtant, dont la force ferait presque oublier le questionnement identitaire qui sous-tend l’histoire. Le dessin, d’une rigueur accentuée par l’absence de couleurs et de modelé, s’impose avec une puissance rare, d’autant qu’il prend en charge l’essentiel de la narration. Et du contraste cru jaillissant de cette âpreté visuelle mise au service d’une intrigue et de personnages tout en nuances naît le charme de cet album.
isabelle roche
![]() |
||
|
Vincenzo Cerami (scénario) & Milo Manara (dessin), Les Yeux de Pandora, Les Humanoïdes Associés, mars 2007, 64 p. noir et blanc – 12,90 €. |
