O.G Boiscommun, Halloween

O.G Boiscommun, Halloween

Halloween, c’est la fête des morts. Sauf pour qui est inconsolable d’avoir perdu un être cher. Jusqu’à ce que…

Derrière son masque tête-de-mort et drapée dans sa longue cape trouée, la petite Asphodèle est bien loin des rires de ses camarades, eux aussi revêtus de leur panoplie d’Halloween pour aller frapper aux portes en quête de bonbons. Elle est triste ; son regard reste rivé au sol.
La mort ça se fête pas ! La mort c’est froid, la mort c’est vide et triste pense-t-elle en son for intérieur. Ce n’est certainement pas une affaire de bonbons et de cris joyeux répandus dans les rues par des enfants heureux de s’amuser un peu et de se déguiser. Son frère lui manque, dit à son sujet sa copine Béa. On comprend, à demi-mot, que le frère est mort et qu’Asphodèle ne parvient pas à s’en consoler.


Mais c’est Halloween, nuit unique dans l’année où, selon la mythologie celtique, tombent les frontières qui séparent morts et vivants. La fillette, qui a choisi de ne pas rester avec les autres enfants et a préféré rentrer chez elle, traverse cette nuit d’exception en compagnie d’une sorte de feu-follet dégingandé vêtu de blanc et de bleu, qui va s’évertuer à lui apprendre à lire dans le Livre de la nuit et, surtout, à lui arracher un sourire. Il se dissoudra au matin mais continue à lui parler. Son frère, se dit-on, là encore à demi-mot.

Ce récit simple, tout en douceur, est une émouvante manière de développer la dédicace de l’auteur, inscrite en capitales sur la page de garde : À tous ceux qui sont morts / Et qui me parlent encore… Deux phrases pour exprimer une réalité difficile mais qui s’avère consolatrice si l’on parvient à la faire sienne : l’absence que la mort creuse dans l’existence des vivants se résout en souvenirs eux bien présents, fermement ancrés dans la mémoire même s’ils se voilent au fil du temps. Il suffit de savoir les garder, les tenir serrés dans son cœur. Celui qui a perdu un être cher ne sera jamais seul tant qu’il consentira à se souvenir de lui, et pourvu qu’il sache éprouver de la joie à cela – telle est, si l’on veut, la « morale » de ce conte. Elle tient un peu de la porte enfoncée, certes. Mais oublions le fond du récit pour ne plus voir que les dessins. C’est l’émerveillement assuré…

 Plongée ou contre-plongée, les cases qui ne sont pas en plans rapprochés offrent de magnifiques perspectives, qui s’épanouissent souvent en pleine page – l’on est subjugué par la beauté de ces planches au format invitant au vertige, nombreuses fort heureusement et qui teintent l’album d’un lyrisme mélancolique. L’ambiance est d’une infinie subtilité, soulignée avec finesse par les bordures ébréchées des cases – pareilles à celles des vieilles photos d’autrefois, dentellées comme un souvenir qui s’échappe sans disparaître, comme un rêve dont on doute – et par les couleurs mouchetées – le graphisme a cette fine pulvérulence qui sied bien à l’indécision de l’univers nocturne, à cette texture propre aux moments où l’hallucination et le réel interfèrent sans que l’on puisse faire la part de l’un ou de l’autre. Et lorsque le monde des vivants et celui des morts s’ouvrent l’un à l’autre, pendant la nuit d’Halloween justement, c’est bien là un événement de nature à cisailler les certitudes, à ranimer les réminiscences enfouies, à aiguiser les arêtes des douleurs que l’on sait mal éteintes.
Mais le véritable tour de force graphique d’O. G. Boiscommun est d’avoir réalisé son album dans une tonalité quasi monochrome – l’orangé – et d’en avoir si bien exploité toutes les nuances que l’on passe de la nuit étoilée à la pluie, de la profondeur nocturne aux pâleurs de l’aube sans quitter, à quelques touches près, le règne de la couleur citrouille.

Les décors réalistes aux proportions harmonieuses, où les édifices obéissent à une belle géométrie rigoureuse, créent un contraste avec les corps et visages exagérément allongés, aux articulations noueuses et qui paraissent surgis des miroirs déformants du musée Grévin – un contraste qui confère au dessin son caractère, sa poésie singulière et sans quoi il resterait poétique certes mais un peu plat. Les distorsions imposées au physique humain, que l’on rencontre d’ordinaire dans les albums humoristiques, satiriques, ou destinés à la jeunesse, répondent sans doute aussi à l’intention d’atténuer la gravité du récit qui, après tout, est une histoire de deuil inaccepté et d’envie de mourir.

Le texte, d’ailleurs assez peu présent, tombe parfois dans une banalité confondante lorsqu’il s’agit de délivrer un message, une leçon – Le rêve remplace les mots en bien des occasions. Pour qui n’est pas trop sot, il est un compagnon – mais si l’on songe que l’album doit être lisible par des lecteurs ayant à peu près l’âge des protagonistes, soit une petite dizaine d’années, la remarque n’a pas lieu d’être. En revanche, l’enchantement graphique est total. L’âme se réconforte à la chaleur ambre-orangée de la nuit d’Halloween vue par O. G. Boiscommun. Et les petits visages trop mélancoliques de s’y allumer un sourire…

isabelle roche

   
 

O.G Boiscommun, Halloween (nouvelle édition augmentée de 26 planches inédites), Les Humanoïdes Associés, octobre 2005, 56 p. couleurs – 12,90 €.

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