Timothy Snyder, Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline

Timothy Snyder, Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline

La folie des utopies transformatrices

Autant le dire immédiatement, le livre de Timothy Snyder est un grand livre. Ce jeune historien de 41 ans, diplômé d’Oxford, et professeur à Yale signe un ouvrage qui fera date. Car il est une mine d’informations d’une grande richesse, un récit détaillé d’évènements parfois peu connus et une réflexion d’une profondeur remarquable sur les horreurs du XX° siècle.

L’étude est centrée sur ce que Snyder appelle les terres de sang, les régions situées à l’est de l’Europe, depuis la Pologne jusqu’à l’Ukraine, et qui ont subi les bains de sang successifs que leur ont infligé les régimes nazi et communiste, successivement et parfois en même temps. En tout, 14 millions de morts.

A travers des récits détaillés, des sources précises et des témoignages poignants, Snyder nous plonge dans l’horreur absolue vécue par des millions d’Européens. Tout y passe : la famine en Ukraine, conséquence de la collectivisation des terres ; la Grande Terreur décimant des groupes nationaux entiers (Ukrainiens, Baltes, Polonais) ; l’éradication des élites polonaises par les Allemands et les Soviétiques, des deux côtés de la ligne Ribbentrop-Molotov ; les tueries de civils par les Allemands ; l’extermination des Juifs polonais et soviétiques jusqu’à leur éradication quasi complète ; les répressions staliniennes consécutives à la victoire de 1945 et aux annexions de territoires, accompagnées d’épurations ethniques violentes ; et enfin les soubresauts antisémites du stalinisme finissant.

Snyder ne s’embarrasse pas de précautions visant à ménager une idéologie pour mieux en diaboliser une autre. Il appartient à cette catégorie d’historien qui pose un regard froid et distancé sur les évènements, les hommes et les idées. Sa description de la machine de mort nazie ne l’empêche nullement de décrypter les mécanismes inhumains du système communiste. Et il revendique la nécessite de comparer les deux systèmes animés par une commune « utopie transformatrice ».

Le livre maintient la particularité de la Shoah mais il la remet dans une perspective intéressante, celle de ses liens avec la volonté destructrice des régimes totalitaires. Elle fut mise en place bien après les répressions de Staline sur ses propres concitoyens. De plus, il rappelle que les camps ne sont qu’un aspect de l’extermination, la Shoah dite par balles ayant été la plus sanglante. Les deux dictateurs et leurs sbires (Ejov, Iagoda, Beria d’un côté, Himmler de l’autre) ont ainsi ravagé ces territoires sans aucun sentiment de pitié, traitant des êtres humains comme des chiffres et des quotas. Il existe bel et bien des liens entre ces deux entreprises de mort, résumés, entre autres, par le fait que « arrivant ans l’ouest de l’URSS au cours de l’été 1941, les Allemands découvrirent les prisonniers du NKVD pleines de cadavres. Il leur fallut les déblayer avant de pouvoir les utiliser à leurs fins. »

L’une des originalités du Snyder vient de la mise en perspective d’évènements souvent présentés d’une manière séparée. Il existe une continuité entre la famine d’Ukraine, la Grande Terreur et la Shoah, même si chacune de ces tragédies conserve sa propre dynamique. Les terres de sang se trouvent au point de rencontre des deux totalitarismes. Et les innombrables témoignages sur lesquels Snyder s’appuie pour sa démonstration donnent à son récit un caractère extraordinairement vivant, et surtout poignant. On reste horrifié par les lentes agonies des enfants ukrainiens au ventre ballonné, par les scènes de cannibalisme des mères affamées mangeant leurs propres enfants, par la mise à mort brutale et sans pitié d’innocents tués aux bords des fosses communes par les agents du NKVD et leurs homologues des Einsatzgruppen, par ces familles éliminées ensemble d’une balle dans la tête, et de la cruauté des bourreaux.

En refermant l’ouvrage de Snyder, le lecteur ne peut qu’être pris par un profond dégoût devant une telle orgie de sang. Mais on s’interroge aussi sur les origines de tels évènements, sur l’intensité de cette violence transformant l’Europe de l’Est en espace martyr. Et certains se souviendront peut-être, au fil des pages, des enfants des Lucs-sur-Boulogne, des noyés des marais de Savenay ou de la Loire, des affamés des entrepôts de Nantes. Où donc commence ce projet exterminateur des utopies transformatrices ?

f. le moal

   
 

Timothy Snyder, Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline, Gallimard, mars 2012, 710 p.- 32,00 €

 
     
 

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