Mireille Calle-Gruber, Claude Simon — L’inlassable réancrage du vécu

L’inten­tion était louable, mais le résul­tat est mitigé

Claude Simon est l’un des roman­ciers fran­çais majeurs du XXe siècle, mais quoique récom­pensé par le prix Nobel, il reste très peu lu et com­menté en dehors des milieux uni­ver­si­taires. Ce qui fait qu’on se réjouit de chaque nou­velle paru­tion le concer­nant, comme d’une chance d’attirer plus d’attention vers son œuvre.
Le petit volume édité par La Dif­fé­rence est, de ce point de vue, à la fois appré­ciable et quelque peu mal­venu, car les textes les plus inté­res­sants et les plus attrayants qu’on y trouve sont pla­cés dans la seconde par­tie du livre.

L’ouvrage com­mence par un essai de Mireille Calle-Gruber, en guise d’introduction à l’entretien que celle-ci avait réa­lisé avec Claude Simon en 1992, et aux dis­cours de l’écrivain choi­sis pour nous pré­sen­ter sa concep­tion de son tra­vail. Cette intro­duc­tion qui s’étend sur envi­ron trente pages devient vite las­sante, étant rédi­gée dans un style pédant ins­piré de Der­rida, sui­vant le prin­cipe qui veut qu’on choi­sisse les tour­nures les moins lisibles pour for­mu­ler des idées fort simples.
L’entretien qui suit pré­sente le même incon­vé­nient, mais d’une manière dif­fé­rente et qui touche au cocasse : le déca­lage entre les ques­tions de Calle-Gruber et les réponses de Claude Simon est si pro­noncé qu’on en vient à le trou­ver diver­tis­sant.
Citons un petit exemple : “M.C.-G. — Le roman serait alors la ten­ta­tive de construire une “iden­tité nar­ra­tive“, infi­ni­ment variable en ses mises au point ? Et s’il n’y a de sujet que sujet à/de récits, et de vécu que construc­tion fic­tion­nelle, alors la généa­lo­gie aussi bien est “réver­sible“ : dans L’Acacia, le fils ré-engendre ou re-génère, par l’écriture, le père dis­paru. — C.S. — En ce qui me concerne, je ne cherche pas si loin : j’écris tout bête­ment comme je peux. Je ne cherche pas à ré-engendrer ou à re-générer. Mes motifs m’ont seule­ment paru de bons “pré­textes“ à écrire.”” (pp. 61–62).
D’autres échanges de pro­pos frappent par le même comique invo­lon­taire, du côté de l’intervieweuse, mais aussi par le fait que ses ques­tions sont sou­vent bien plus longues que les réponses de Claude Simon — à notre vif regret, car tous les pro­pos du roman­cier sont ins­truc­tifs et lumi­neux d’intelligence.

Le lec­teur qui aura résisté à l’agacement engen­dré par les for­mules de Calle-Gruber sera récom­pensé de sa patience en lisant “Lais­sez la culture tran­quille !“ et “Le rôle amo­ral de la culture“ de Claude Simon, deux textes polé­miques brillants, pro­fonds et qui vont à l’encontre de pra­ti­que­ment toutes les idées reçues en vigueur actuel­le­ment dans le domaine cultu­rel.
On aime­rait les voir au pro­gramme des cours de phi­lo­so­phie en ter­mi­nale, tant ils sont propres à ébran­ler les habi­tudes men­tales ambiantes, et à éveiller le goût des arts et des lettres chez ceux qui les liraient.

Je vous conseille donc d’acheter le livre et de com­men­cer par ces deux textes-là — qui vous don­ne­ront cer­tai­ne­ment envie de (re)découvrir l’œuvre de Claude Simon.

a. de lastyns

 

   
 

Mireille Calle-Gruber, Claude Simon — L’inlassable réan­crage du vécu, La Dif­fé­rence, sep­tembre 2011, 100 p.- 13,00 €

 
     

 

 

 

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