Marc Ferro, Mes histoires parallèles – Entretiens avec Isabelle Veyrat-Masson

Marc Ferro, Mes histoires parallèles – Entretiens avec Isabelle Veyrat-Masson

Découvrir le découvreur

Qu’est ce qui peut bien nous mener à Marc Ferro, si par malheur nous ne l’avons pas encore croisé ? Les occasions n’ont pas manqué ; Marc Ferro a su multiplier les points de rencontre et d’échange : télévision, cours, séminaires, livres et cinéma… mais peut-être certains d’entre nous ont-ils continué à passer à côté ? Ce livre est alors l’occasion de se rattraper et de découvrir enfin ce grand bonhomme. Pour les autres, ceux qui le connaissaient déjà, ce livre est l’occasion de se rendre compte qu’ils le connaissaient si peu. Car sa vie, comme son oeuvre comporte mille facettes.

Ce livre d’entretiens a été composé par Isabelle Veyrat-Masson, qui est venue à Marc Ferro en tant que spécialiste de la communication politique et médiatique. Par l’image donc : l’image-objet, l’image fabriquée, l’image pensée. Marc Ferro a largement contribué à en donner les outils d’analyse, tant auprès de ses étudiants et collègues lors de séminaires de l’EHESS qu’auprès du grand public (la série Histoire Parallèle sur la Sept puis sur Arte a duré de 1989 à 2001 : 630 émissions !). Impossible – et sacrilège – de résumer la vie de Marc Ferro à cet unique aspect médiatique – je veux dire penseur et bâtisseur de médias – car il s’est toujours échappé du champ dans lequel on l’enfermait comme spécialiste. Il n’est pas l’homme d’un domaine, d’une spécialité. Il a su déjouer tous les plans de l’Université ; et ce ne fut pas une simple stratégie de carrière, ni une question de principes… mais une curiosité toujours renouvelée.

 

Marc Ferro a passé sa vie à défricher. Et sa vie, qui est son oeuvre, toute en spirale, détonne et surprend. Commencons par une douleur et un mystère – qui n’en est pas un, en fait : son échec récurrent à l’agrégation. Pour paraphraser la parole réconfortante de Fernand Braudel citée dans le livre, ceci prouve le ridicule de l’agrégation. Rappelons nous également ce passage du « Cousin Pons » dans lequel Balzac évoque « ce fatal et funeste système nommé Concours qui règne encore en France après cent ans de pratique sans résultat. » Archaïsme déjà, archaïsme encore. Un peu plus loin : « Tâchez de compter sur vos doigts les gens de génie fournis depuis un siècle par les lauréats ? D’abord jamais aucun effort administratif ou scolaire ne remplacera les miracles du hasard auquel on doit les grands hommes.« 

 

Ensemble Isabelle Veyrat-Masson et Marc Ferro sont justement partis à la recherche de ces petits miracles du hasard qui ont fait Marc Ferro. Ce sont les « petits caillous« . Ces petits caillous ont souvent été des rencontres amicales ou professionnelles, les Bordessoule, monsieur Worth, Pierre Renouvin, Fernand Braudel ou encore Roger Portal ; autant d’opportunités non calculées mais exploitées. Et comme l’écrit Isabelle Veyrat-Masson dans son avant-propos : « La liberté s’exprime dans le traitement que chaque homme fait de l’inattendu et de l’intempestif. Marc Ferro en a fait son miel. » L’historien ne s’était jamais autant livré. Son témoignage éclaire d’autant mieux la richesse et la complexité de son oeuvre intellectuelle.

 

Car si la pensée est une matière, aussi vitale et essentielle que le pain qui nourrit, Marc Ferro est fait de cette pensée là, c’est à dire une pensée qui se vit, s’invente et progresse. Et parce que ses idées furent foisonnantes, enthousiastes et convaincantes, sa vie est riche d’engagements, sans cynisme et sans oeillères. Il assume et revendique explicitement sa sensibilité de gauche et se dit avoir été un temps proche des communistes, certes, mais il fut toujours libre, ne fut jamais encarté ni soumis aux impératifs doctrinaires et idéologiques.
Engagé dans le Vercors et en Algérie, il a oeuvré pour la liberté, la conciliation et la justice. Ainsi formulés, ces mots peuvent sonner creux mais ses engagements leur ont donné du sens. L’hostilité au colonialisme et à ses pires dérives est sûrement un trait fondamental et caractéristique de sa pensée, une conviction honnête et sincère qui a pu orienter une partie de ses recherches et travaux universitaires. Sa rencontre avec l’Algérie coloniale de 1948 à 1956 fut décisive. Il la raconte avec autant d’enthousiasme que d’amertume. La connaissance du FLN l’a amené par transition à réfléchir au lien entre communisme et la question des nationalités. Approche féconde qui l’amena finalement à ses premiers grands travaux universitaires sur la Russie, les Soviets et la Révolution. Commence ensuite l’expérience des Annales avec Fernand Braudel qui l’a longtemps soutenu et nommé à la tête de cette revue qui fut si importante dans l’histoire du renouvellement et de l’enrichissement de la discipline historique. Diriger les Annales ne fut pas une mince affaire… mais il fallait une tête libre et rigoureuse. Il fallait du goût, de l’exigence et savoir concilier l’histoire récit traditionnelle à la Renouvin et l’histoire problème à la Braudel. Qui d’autre que Ferro ?
Sans renoncer à la force des concepts il a continué à éclairer des chemins et ouvrir des pistes. Impossible ici de présenter tous les centres d’intérêts qui ont animé ses travaux, mais il suffit peut-être d’évoquer quelques uns de ses derniers ouvrages qui tentent chacun d’approcher et de penser différement les individus dans l’histoire – pensons que la biographie fut un tabou des Annales… – qu’il soient des anonymes (Les individus face aux crises du 20ème siècle : l’Histoire anonyme en 2005, ma première chronique) ou des puissants (Ils étaient sept hommes en guerre, Histoire parallèle, en 2007).

 

Peut-être est-cela le mystère Ferro : une réflexion sur le choix, les contingences et la liberté des hommes. Et une belle leçon d’histoire, aussi personnelle qu’intellectuelle. Ce livre, récompensé cette année par le prix Saint Simon, vous propose d’assister au témoignage croisé d’une histoire qui s’est faite, d’une histoire qui s’est écrite et d’une histoire qui se fait.
Acceptez donc l’invitation.

c. aranyossy

 

   
 

Marc Ferro, Mes histoires parallèles – Entretiens avec Isabelle Veyrat-Masson, Carnets nord, avril 2011, 378 p.- 20,00 €

 
     

 

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