Maurice Vaïsse, Comment de Gaulle fit échouer le putsch d’Alger

Maurice Vaïsse, Comment de Gaulle fit échouer le putsch d’Alger

Une très solide analyse du putsch d’avril 1961

En 1983, Maurice Vaïsse écrit un récit du putsch des généraux à Alger mais sans pouvoir consulter les fonds d’archives encore fermés. On ne peut que se féliciter d’une part de leur ouverture, et d’autre part de la nouvelle analyse que l’auteur nous propose.

On croit connaître cet évènement d’avril 1961 qui vit une partie de l’armée française se dresser contre l’autorité et la politique du général de Gaulle, engagé sur le chemin de la négociation de l’indépendance de l’Algérie. Mais en réalité qu’en savons-nous à part le célébrissime discours du chef de l’Etat du 23 avril et le fameux « quarteron de généraux en retraite » ? Pas grand-chose en réalité, et c’est tout l’intérêt de ce livre de nous plonger au cœur de ces trois jours brûlants.

Un récit clair et minutieux, heure par heure, du putsch ouvre le livre. Il met bien évidence les différentes personnalités, les carences du plan, la surprise des autorités, l’influence du discours du 23 avril et le délitement du groupe des conjurés, l’échec final du 25 avril. Maurice Vaïsse pose ainsi ce qu’on pourrait nommer les fondamentaux du putsch, ses dynamiques comme les raisons de son échec.

Il peut ensuite se consacrer à un chapitre très dense sur ses causes profondes qu’il situe dans la crise que connaissent les relations entre l’armée et la nation, et ce depuis 1940. On le sait, l’armée française n’est pas factieuse. Comment expliquer alors que, sous la conduite de quatre généraux, certains officiers, certaines unités aient brisé leur serment d’obéissance ? C’est avec raison que Maurice Vaïsse évoque le précédent du 18 juin 1940. On ne le dit pas assez, mais de Gaulle, ce jour-là, a mis fin au devoir d’obéissance. Dès lors, « on ne peut plus appliquer l’obéissance passive », ce qui place les militaires devant des drames de conscience terribles. Alger sera-t-elle Londres ?

C’est ensuite le drame de l’Indochine, bien mis en perspective, la lutte contre-révolutionnaire, l’attachement à l’Algérie et le refus d’une énième défaite, l’esprit de corps autour de chefs déjà légendaires, et surtout les pouvoirs que les gouvernements de la IV° République confèrent à l’armée et qui font qu’elle finit par échapper à l’autorité politique. Avec la crise du 13 mai 1958, l’armée intervient directement dans le domaine politique. « Elle a pris goût à l’intervention dans le domaine politique ». Or, de Gaulle ne mène pas la politique de sauvegarde de l’Algérie française pour laquelle l’armée et les pieds-noirs l’ont porté au pouvoir. Le sentiment de trahison transforme le malentendu en haine inexpiable et pousse ces officiers à l’action illégale.

A partir de là, Maurice Vaïsse dresse de ces hommes des portraits nuancés, sans anathèmes, en balayant d’un revers de main l’accusation grotesque de fascisme. Même s’il n’écarte pas l’hypothèse d’une résurgence de la fracture entre l’armée de Vichy et la minorité gaulliste, il les décrit plutôt comme des patriotes qui ne comprennent pas l’évolution de la politique du général, refusent de trahir leur serment de garder l’Algérie à la France et d’abandonner les pieds-noirs et les harkis.

Pour autant, le constat est sévère. L’impression qui se dégage du livre est celle d’une grande improvisation, pour ne pas parler d’amateurisme, dans la préparation du putsch par des officiers très divisés. Il est vrai que le général Challe impose dès le début des limites : il ne s’agit pas de renverser le régime politique et encore moins de faire couler le sang français. On est loin de Franco…

Les manuels scolaires, dont on connaît l’objectivité proverbiale, mettent en avant le rôle du contingent dans l’échec du putsch. On ne peut le nier. Il a joué un rôle essentiel. Mais dès les premières pages du livre, on s’aperçoit du nombre élevé d’officiers qui n’ont pas marché avec les rebelles, leur faisant ainsi perdre le contrôle de vastes régions, indispensables à la réussite de leur entreprise. Il y a ensuite la magie du verbe gaullien qui rallie les indécis, galvanise les opposants, unit les partis politiques autour du chef.

L’échec du putsch d’avril 1961 permet à de Gaulle d’effacer les ambiguïtés du 13 mai 1958, de remettre au pas et de moderniser une armée épurée. Il constitue, à l’inverse, le prélude aux drames de haute intensité que les populations européennes subissent jusqu’à leur exil forcé de l’été 1962.

f. le moal

   
 

Maurice Vaïsse, Comment de Gaulle fit échouer le putsch d’Alger, Bruxelles, André Versaille éditeur, février 2011, 350 p.- 19,90 €

 
     
 

Laisser un commentaire