Perrine Le Querrec, Le plancher
Perrine Querrec trouve un lyrisme particulier pour créer un hymne sauvage en l’honneur d’un scalpé : Jeannot. Il est tour à tour et entre autres le fou, l’ennemi, l’étranger, le para de la guerre d’Algérie, la bête introuvable, le fossoyeur, l’innommé innommable et surtout le muet, l’orphelin de la langue et la victime consentante d’une famille aussi folle que lui et victime des circonstances.
Le texte de Perrine Querrec est une nouvelle fois puissant et fractal. Il met en scène les « effacés de la planisphère », les rayés du registre des vivants. L’auteur ramène à un monde primitif et sauvage mais qui existe bel et bien. Passé par les entrailles de l’auteure, il devient fascinant de lucidité et de justesse. S’y éprouvent les visages et les actes de ceux qui sont minés d’une bête intérieure contre laquelle ils ne peuvent lutter.
La créatrice sait multiplier les points de vue et les personnes de sa narration : à la voix narrative se mêle un « nous » qui inclut le lecteur dans ces lisières où se mêlent les bruits des combats et des tracteurs, des langues primitives et sourdes, des situations terribles : mère enterrée par Jeannot sous le plancher « Dur/stable/Solide » et son espace « Réel/habité/habitable » sur lequel il écrit des mots hirsutes et qui est devenu un modèle de l’art brut. Une machine infernale est en place. Depuis toujours
Chaque mot de l’histoire repousse l’inexplicable mais évoque l’inexpliqué. Chaque mot ramène au point de départ comme à la fin d’une histoire où le bonheur est un mot qui n’existe pas. La folie va là où éros et thanatos sont du même tonneau. Et où Paule reste l’ultime survivante, la narratrice de l’enfer, la presque survivante sur le plancher (exposé sur un des murs de l’asile psychiatrique Saint Anne de Paris) qui est devenu le langage de Jean le fou. Terrible, « beau » et fascinant.
jean-paul gavard-perret
Perrine Le Querrec, Le plancher, L’éveilleur, Bordeaux, 2018, 120 p. – 15,00 €.
