Pierre Drieu La Rochelle & Jean Paulhan, Correspondance, 1925–1944

Face à face ou presque

Claire Paul­han a le mérite de publier une sorte de “jour­nal” de la vie lit­té­raire fran­çaise sou­vent occul­tée. Sur l’avant-scène, deux acteurs aux « rela­tions étranges » : Paul­han et Drieu. Leur dia­logue est celui de sourds (du moins en grande par­tie) fait de pro­messes vagues et de reproches qui le sont moins. Néan­moins, l’échange est non seule­ment cour­tois mais sin­cère même s’il s’altère à mesure que le temps passe. Entre les deux direc­teurs qui se suc­cèdent à la NRF (Drieu y est imposé par Otto Abetz) et deux manières d’envisager le patrio­tisme, il ne pou­vait en être autre­ment.
Drieu écrit à Paul­han le 12 décembre 1942 : “j’ai pour vous une véri­table dilec­tion qui m’est venue assez tard, à l’usage, peu avant 1939, et en même temps je pense que nous sommes enne­mis et que nous nous com­bat­tons. » Les choses sont donc fixées… Mais ces lettres prouvent néan­moins que le lien intel­lec­tuel n’est jamais coupé entre les deux men­tors aux logiques divergentes.

Les motifs de désac­cord sont certes nom­breux. Drieu écrit à son alter ego dès 1938, « Vous croyez encore aux res­sources spi­ri­tuelles et tem­po­relles de la pré­sente société ; pas moi. » Et c’est pour cette rai­son qu’il s’en retourne vers « le génie de Hit­ler et de l’hitlérisme »… Ce que Paul­han ne peut lais­ser pas­ser sachant, entre autres, le sort fait aux Juifs. Mais il est vrai que, pour Paul­han„ se cou­per tota­le­ment de la NRF était impos­sible. Certes, il en refuse la codi­rec­tion au côté de Drieu, mais il fixe les condi­tions de la com­pro­mis­sion avec l’ennemi.
Celle qu’il nomme l’« anti-NRF » per­met aux édi­tions Gal­li­mard de sur­vivre sous le joug de l’Occupation nazie. Et Paul­han de pré­ci­ser en 1941 : « Je crois que ma rai­son de ne pas écrire dans la NRF demeure valable mais je ne puis qu’être soli­daire de ceux de nos col­la­bo­ra­teurs que j’y avais invi­tés et que l’on renvoie. »

Cette édi­tion éta­blie, intro­duite et anno­tée par Hélène Baty-Delalande per­met d’éclairer le par­tage intel­lec­tuel de deux hommes que tout a priori oppo­sait. Certes, le lien qui relie Paul­han et Drieu la Rochelle n’est pas à pro­pre­ment par­ler ami­cal mais existe un échange com­plexe. Pour Drieu, Paul­han n’a rien d’un résis­tant et Drieu n’est pas un col­la­bo­ra­teur si l’on en croit les confi­dences de Mal­raux. Néan­moins, l’engagement de Paul­han dans la résis­tance n’est pas un leurre : il finira par vivre dans la clan­des­ti­nité pour échap­per à l’arrestation. Le nazisme de Drieu est autant assumé. Mais lorsque le pre­mier est saisi avec le groupe du Musée de l’homme par la Ges­tapo, Drieu inter­vient pour le faire libé­rer. Et Paul­han gar­dera un contact cer­tain avec son suc­ces­seur à la NRF jusqu’à son sui­cide.
Et si Drieu incarne la mau­vaise conscience du milieu intel­lec­tuel, Paul­han ne voit pas en lui le traître auquel il fut réduit. Il s’est certes trompé dans ses options mais demeura loyal envers celui a qui il suc­céda et qui écrit à Gide en 1942 « Drieu est à mon égard, en tout ceci, gen­til et loyal (…) A peine semble-t-il, de temps à autre, m’adresser quelque reproche secret. » Son sui­cide est d’ailleurs sym­bo­lique de sa tra­jec­toire. Et sa rela­tion avec Paul­han ouvre des pers­pec­tives plus « ouvertes ».

L’intro­duc­tion du livre per­met d’entrer dans les méandres d’une rela­tion où les choix poli­tiques des deux cor­res­pon­dants ne déter­minent pas tout. La sus­cep­ti­bi­lité de Drieu et son besoin d’être reconnu altère par­fois les rela­tions entre les deux hommes. Il accepte par­fois mal le silence de Paul­han à pro­pos de ses livres : « Je suis infi­ni­ment sen­sible à vos cri­tiques, je les sou­haite, bien qu’elles me fassent mal ce que je ne puis sup­por­ter c’est le silence. » Paul­han est par­fois dur envers son cadet. Il lui reproche l’impression de paresse que donne son style. La ques­tion est donc sou­vent plus lit­té­raire que poli­tique.
Et il est tou­jours bon, pour resi­tuer un tel échange, de rap­pe­ler que tout ne se limite pas à une ques­tion de choix poli­tique ni uni­que­ment d’affect. Ajou­tons que cette cor­res­pon­dance est vierge de toutes invec­tives. Preuve qu’à leur façon les deux direc­teurs se respectaient.

jean-paul gavard-perret

Pierre Drieu La Rochelle &Jean Paul­han, Cor­res­pon­dance, 1925–1944, Edi­tions Claire Paul­han, 2018.

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