Gilles Lapouge, La Légende de la géographie

Gilles Lapouge, La Légende de la géographie

A quand un vrai livre de mémoires…

Pour commencer, on croit lire des mémoires, mais au fil des pages, l’ouvrage de Lapouge s’avère relever plutôt de la vulgarisation scientifique : l’auteur y accorde bien plus de place à l’histoire de la géographie qu’à son parcours personnel. Il retrace, dans un style volubile et plaisant, l’évolution de l’idée que l’homme a pu se faire de la Terre, en parsemant son récit d’anecdotes appropriées pour divertir le lecteur qui risquerait de trouver ennuyeux l’aspect épistémologique du texte.
Certaines d’entre elles sont d’une cocasserie riche de sens, au point de frapper l’esprit mieux que les réflexions proprement dites du géographe. On apprécie tout particulièrement l’évocation de la guerre du Siachem, où l’Inde et le Pakistan se disputaient un pan de glacier himalayen, autrement dit un terrain objectivement dépourvu d’intérêt, et dont les conditions météorologiques ont empêché qu’on finisse par savoir laquelle des deux armées avait pris le dessus. Lapouge a le goût de ce genre d’histoires, où les faits font ressortir l’absurdité des agissements humains.

Par ailleurs, il développe comme en passant un discours sur la relativité de toute connaissance géographique, qu’on suit avec approbation, surtout quand il passe par des commentaires mi-poétiques, mi-satiriques de notre besoin conscient ou inconscient de tracer des frontières un peu partout et de leur accorder une importance disproportionnée avant de finir par en concevoir d’autres – un mécanisme qui met en évidence la part de l’illusoire dans les repères qui gouvernent notre vision du monde.
En réfléchissant sur sa science, Lapouge touche par endroits à la métaphysique, mais il reste avant tout un bon conteur, dont l’habileté consiste à ne pas approfondir plus qu’il ne le faut pour garder l’équilibre entre le divertissant et l’instructif. Mine de bavarder, il ne perd jamais de vue ses visées, construisant son texte selon une stratégie que le lecteur averti perçoit sans mal, y compris les clins d’œil (peut-être trop appuyés) à l’adresse de l’Académie Française dont le géographe aimerait faire partie. Pourquoi pas ? Elle a connu des membres moins spirituels et astucieux.

Si l’on a des critiques à adresser à la Bouche d’Or qu’est Lapouge, elles seraient liées au fait que son histoire personnelle de la géographie produit, en définitive, l’impression que l’auteur s’y dissimule davantage qu’il ne s’y montre, alors que les aperçus qu’on peut avoir de son personnage donnent envie de mieux le connaître, et pas seulement sous l’angle bien calculé qui caractérise ce texte.
On lirait volontiers, de lui, un vrai livre de mémoires, où il laisserait s’exprimer avec moins de retenue le fond d’originalité qu’on lui devine.

a. de lastyns

   
 

Gilles Lapouge, La Légende de la géographie, Ed. Albin Michel, 2009, 275 p. – 18,00 euros ISBN 978-2-226-19083-3

 
     
 

Laisser un commentaire