François Joxe, Festival de Gavarnie (1985 – 2004) – Vingt ans d’épopée théâtrale
Une petite trace de papier pour garder vive la mémoire d’une formidable aventure théâtrale
Architecte diplômé de l’École des Beaux-Arts de Paris, François Joxe a, en même temps qu’il étudiait l’architecture, mis les pieds dans l’univers du théâtre, qu’il va ensuite arpenter dans tous les sens : dès 1964 il débute comme acteur. En 1972 il fonde le Chantier-Théâtre et réalise ses premières mises en scène. Il écrit des pièces, enseigne l’art dramatique, anime des stages de formation… Rien d’exceptionnel pour un homme de théâtre. Mais il y a dans son parcours autre chose, une folie, un rêve dont personne ne donnait cher avant de le voir enfin concrétisé : la création du Festival de Gavarnie. Une première série de représentations – qui ne devaient constituer qu’une manifestation ponctuelle – fut organisée en 1985, dans le cadre de la célébration du centenaire de la mort de Victor Hugo. François Joxe et son équipe montèrent Dieu, un poème inachevé de quelque 6 000 vers inspiré par le Cirque de Gavarnie, qui fut joué à onze reprises. C’était là un événement colossal à la mesure de cet immense génie des lettres qu’est Victor Hugo… et qui marqua le début du Festival : il y eut après Dieu vingt autres spectacles donnés à Gavarnie, malgré les difficultés aussi bien humaines que naturelles rencontrées par les organisateurs.
Offrir chaque année au public une création originale impossible à monter ailleurs qu’à Gavarnie et mariant toutes les disciplines du spectacle vivant pour les mettre au service d’une grande œuvre littéraire : tel était le concept de base du Festival. En 2004 était donnée la dernière édition de cette manifestation hors du commun. Non qu’il y eût de la faillite dans l’air, ni que le public commençât de marquer sa désaffection, bien au contraire. Mais l’organisation des spectacles était d’une lourdeur telle qu’à plus ou moins long terme une baisse de qualité était à craindre, et plus encore un véto brusque et rhédibitoire de la part d’institutions jusqu’alors favorables mais qui risquaient à tout moment de renoncer à soutenir des projets aussi ambitieux.
Afin que survive la formidable aventure de Gavarnie ailleurs que dans les souvenirs de ceux qui ont contribué à sa perpétuation vingt ans durant – spectateurs, comédiens, techniciens, élus locaux, villageois des environs… – François Joxe a écrit un livre-mémoire où il retrace par le menu le cheminement des idées et des désirs, les moyens mis en œuvre pour les concrétiser, les obstacles rencontrés… le tout réchauffé par la touche humaine qu’apportent les anecdotes de plateau ou le récit des aléas météorologiques les plus marquants.
On aura parfois du mal à lire le livre justement parce qu’il ressemble moins à un livre qu’à un dossier préparatoire, qui réunirait des pièces à conviction – liste détaillée de tous les spectacles joués avec chiffres de fréquentation à l’appui, témoignages de spectateurs et de membres des différentes équipes, photographies, copies d’articles de presse… etc. – précédées d’une « déposition », en l’occurrence le récit circonstancié des grandes étapes de l’existence du festival. Ce récit, que l’on attend conçu comme une narration classique, s’avère par moments confus et semble labourer le même terrain à plusieurs reprises ; avec ses listes, ses nomenclatures, ses renvois à telle partie ultérieure ou précédente du texte, il conserve l’aspect brouillon d’une note de travail. De plus, la mise en page compacte – les soi-disant « chapitres » se succèdent d’un seul tenant, sans saut de page, distingués les uns des autres par un simple titre en corps graissé et plus grand que le reste du texte – ne facilite pas la lecture. Heureusement, une table des matières permet de s’y retrouver…
Ne quittons pas la question de la fabrication du livre sans souligner la présence d’un très beau cahier photo, juste avant les documents annexes ; les images, en dépit de leur petite taille, ont été judicieusement choisies pour donner une idée du caractère grandiose des représentations et du travail titanesque qu’elles exigeaient. Par leurs couleurs et leur cadrage, elles font presque sentir sur la peau la fraîcheur ouatée du brouillard, l’haleine enneigée des sommets pyrénéens et frémir dans les yeux le miracle des lumières colorées déchirant la nuit. Puisque l’on a su donner la place à ces pages spéciales permettant des reproductions fidèles des photographies, pourquoi diable n’avoir pas consenti à ajouter un feuillet supplémentaire du même papier afin d’imprimer les quatre clichés noir et blanc qui, reproduits sur papier courant aux pages 19, 78, 90 et 101, ressemblent à de mauvaises photocopies ? Un tel ajoût eût-il vraiment grevé le budget ?
En ce qui concerne l’écriture, on la sent dominée par les affects de l’auteur ; le texte semble écrit sous la dictée d’un cœur à vif encore des déceptions, des peurs, des enthousiasmes qui auront tout au long de ces vingt années habité les acteurs de ce festival – « acteurs » pour réunir sous un seul terme tous ceux qui, à un niveau ou à un autre, ont apporté leur contribution à la bonne marche des représentations. Le ton change imperceptiblement selon les sujets : aigre – voire vindicatif – quand il s’agit d’évoquer les dos tournés et les fins de non-recevoir, lyrique quand il est question de l’environnement et des noces qui se célébraient chaque soir de spectacle entre la représentation et le paysage, chaleureux quand il faut parler des amis, des proches, des fidèles, ému quand il faut saluer la mémoire des disparus.
Par-delà le témoignage qu’il constitue de ce qu’aura été le Festival de Gavarnie, et l’espoir qu’il véhicule d’empêcher le souvenir de cette entreprise titanesque de se dissoudre trop vite dans l’écoulement des jours, ce livre est aussi le manifeste d’une conception bien arrêtée de l’art dramatique et du travail en équipe dont la troupe du Chantier-Théâtre fut le réceptacle et qui imprégna chaque édition du festival pyrénéen jusqu’au bout, sans reniement d’aucune sorte :
Le Chantier-Théâtre avait donc ses règles, ses principes : refus de toute perversion intellectuelle ou esthétique dans l’approche, l’étude, l’interprétation et la représentation des œuvres travaillées, primauté donnée à l’acteur […], respect absolu du public ; et aussi travail artisanal, parité des rémunération, équipes nombreuses mixant professionnels et amateurs dans un même enthousiasme pour une entreprise aux idéaux partagés […] (pp. 97-98)
Voilà un livre qui sera sans doute reçu comme un merveilleux cadeau par ceux qui auront, de près ou de loin, participé à l’aventure. Et comme un magistral pied-de-nez par ceux qui auront dénigré le travail de François Joxe ou, pire, lui auront mis les bâtons dans les roues. Quant aux autres qui ne savaient rien encore de l’existence de ce festival, ils pourront mesurer ce qu’ils ont manqué – peut-être cela les conduira-t-il à être plus attentifs, et mieux-veillants, à toutes les initiatives artistiques qui se développent ou naissent autour d’eux.
Enfin, ce livre reste une grande leçon de ténacité, d’enthousiasme et de foi dans le travail. Quiconque nourrit au fond de son cœur un projet fou, une fantaisie aussi vaste que ses rêves puisera dans cette trace qu’a voulu laisser François Joxe de l’aventure gavarnienne la certitude que les choses les plus incroyables peuvent voir le jour envers et malgré les adversités extérieures, les mains qui ne se tendent pas, les aides qui se refusent, pour peu que l’on sache payer de sa personne et opposer aux mépris condescendants l’imagination, l’ouverture d’esprit, un labeur acharné… et la générosité.
NB – Retrouvez une version remaniée de cet article dans le numéro 7 (à paraître en juin) du Messager de Guyenne et de Gascogne, un tout jeune journal d’information locale distribué en Gironde, Dordogne et Lot-et-Garonne. Ce journal – pour l’heure bimensuel, il deviendra selon toute probabilité hebdomadaire dès la rentrée prochaine – comporte des pages « culture » dirigées par Jean-Claude Lalumière (Antidatiste bien connu des habitués du Littéraire ; pour les autres, un petit tour par ici puis par là s’impose) où l’on trouvera les attendues chroniques de livres… et un court récit de fiction. L’insertion d’une nouvelle dans chaque numéro donne au Messager sa touche d’originalité, en même temps qu’elle permet à Jean-Claude de poursuivre par voie de presse sa lutte en faveur de la fiction courte qu’il mène déjà sur plusieurs fronts – revue en ligne, structure éditoriale dédiée exclusivement aux recueils de nouvelles, diffusion de « petits polars » sur France Culture…
Fruit d’une initiative pour le moins courageuse dans un contexte où l’on ne cesse d’organiser les funérailles de la presse écrite, Le Messager a pour but de relayer tout ce qui dynamise la vie des communes, en dehors de toute considération politique proprement dite. Il contribue ainsi à renforcer un tissu social souvent fragile entre petites collectivités. Gageons que son approche chaleureuse et intimiste des gens saura gagner au Messager des lecteurs de plus en plus nombreux…
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isabelle roche
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François Joxe, Festival de Gavarnie (1985 – 2004) – Vingt ans d’épopée théâtrale, Editions de l’Amandier, mars 2007, 164 p. – 20,00 €. |
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