David Trueba, Savoir perdre

David Trueba, Savoir perdre

Un roman choral comme on les aime

Voici un roman choral comme on les aime, rythmé par la culture espagnole qui, certes, ne se résume pas à l’église, à la corrida et au football, mais qui en est fortement imprégnée.
L’héroïne de David Trueba (journaliste et écrivain espagnol contemporain) est une adolescente madrilène de seize ans, l’un des seuls personnages candides de ce roman qui va devenir une femme au fil des pages. Cette maïeutique est inspirée par une jeune star du football argentin, rachetée par le club madrilène, qui va lui faire franchir le Rubicon, c’est-à-dire quitter l’enfance pour entrer dans l’âge adulte.
Autour d’elle s’agitent tous les personnages qui composent sa famille, « véritable cartographie de l’humain » : l’auteur dribble, court d’un personnage à l’autre, tire le portrait de nos semblables avec une grande maîtrise.

Ces hommes et ces femmes, banals de prime abord, ont tous deux facettes, l’une positive et l’autre négative, tel Janus, dieu des portes du ciel, à une tête et deux visages, l’un tourné vers le passé et l’autre vers l’avenir. … « Nous portons tous notre déroute secrète bien au fond de nous, le plus loin possible du regard des autres… »
David Trueba démontre que l’homme peut être profondément noir comme empli de bonté. C’est la théorie des contradictions : sous une même enveloppe se cachent une foultitude de personnages insoupçonnables. Cela relativise le jugement hâtif, toujours binaire, de la culpabilité ou de l’innocence. L’auteur nous prouve qu’une troisième voie est toujours possible…la rédemption.

Aussi tous les sujets de société sont-ils abordés : la jeunesse, la vieillesse et la mort : « S’ils savaient, pense-t-il, ceux qui en le regardant ont de l’estime pour le vieux monsieur honnête qui assiste avec tristesse à la maladie de son épouse, à l’honnête décadence de la vieillesse, s’ils savaient qu’il cache le vertige de la dégradation morale… » ; l’usure du couple ; le chômage et la descente aux enfers qu’il induit souvent ; la luxure : « Il offre ce secret fantasme de la vieillesse à quelqu’un qui ne peut ni ne veut l’apprécier. Une scène réservée à la femme de sa vie, mais interprétée par une doublure rémunérée pour mener à bien un rôle qu’elle ne comprend pas… » ; la richesse et la pauvreté…
Dans la même lignée romanesque, Belle de Seigneur d’Albert Cohen, traitait déjà de cette dualité, ou même Tonino Benacquista dans Quelqu’un d’autre, où deux personnages échangent leur identité.

 

L’originalité de Savoir perdre se situe dans la mosaïque de personnages, tous particulièrement bien dessinés, qui vont certes perdre quelque chose à un moment de leur vie car ils devaient en passer par là, mais en sortiront aussi grandis.
L’oxygène de ce récit est insufflée par sa jeune héroïne qui porte, avec beaucoup de simplicité et presque sans aucun effort du fait de sa jeunesse, une famille toute entière.

Geneviève Marc

 

   
 

David Trueba, Savoir perdre, traduit de l’espagnol par Anne Plantagenet, Flammarion, août 2010, 445 p. – 21,00 €

 
     

 

 

 

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