Jean-Pierre Cometti & Nathalie Quintane, L’art et l’argent

La plai­san­te­rie

Natha­lie Quin­tane est sou­vent bien plus ins­pi­rée que dans un tel pro­jet, qui reprend une antienne datant du début de l’art. Certes, les hommes pré­his­to­riques n’ont pas laissé de contri­bu­tions sur ce point. Néan­moins, il y a fort à parier que dès cette époque l’artiste parié­tal béné­fi­ciait d’un sta­tut par­ti­cu­lier. Il se retrouve de tous lieux et de toutes époques.Mais le temps d’Horace est passé. L’artiste n’est plus sacré. Ce qui ne l’empêche pas de deve­nir idole : Picasso, Bas­quiat, Warhol suf­fisent à remettre l’art dans son jus que les contri­bu­teurs veulent épu­rer.
Contrai­re­ment à ce que pro­posent les huit contri­bu­teurs sur les condi­tions de pro­duc­tions de l’art, mettre l’argent comme clé du pro­blème revient à pas­ser à côté de sa ques­tion. L’art et l’argent sont liés depuis l’aube des temps. Certes, la démo­cra­ti­sa­tion du mar­ché de l’art a com­pli­qué les choses. Non seule­ment il y a des ache­teurs mais aussi des artistes par­tout. Et la média­tion a rendu plus que jamais ce sys­tème tel un mar­ché où les dupes ne font pas excep­tions. Le jeu bour­si­co­teur de l’art est  lar­ge­ment nourri par le sys­tème lui-même mais aussi par ceux qui sou­vent se croyant artistes devraient béné­fi­cier des égards que mérite leur sta­tut. Or l’art est plus com­pli­qué que cela. Et pla­cer l’argent en tête de gon­dole entraîne un non-sens.

Avant de pas­ser par lui, il serait bon en effet — et quitte à pas­ser pour un vieux con — de pla­cer la ques­tion du tra­vail et de l’engagement de l’artiste. Repre­nant une vieille for­mule, il s’agirait de deman­der à ceux qui s’estiment créa­teurs ce qu’ils font pour l’art avant qu’ils se demandent ce qu’il doit faire pour eux. Il y aura tou­jours de mau­vais artistes qui seront engrais­sés par le sys­tème. Là encore — avant de la déplo­rer -, il fau­drait exa­mi­ner pour­quoi.
L’art ne peut en effet échap­per à ce qu’il est : une mar­chan­dise. Dans les temps anciens, elle était esti­mée par des mécènes. Ceux-là sont deve­nus plu­ri­formes et des agents de change. Ils doivent vivre de ce qu’ils pro­posent. Et seule dans ce livre Natha­lie Quin­tane fait excep­tion en évi­tant toute vision angé­lique d’un monde. Elle rap­pelle que l’argent fait loi : soit direc­te­ment (l’œuvre deve­nant par­fois un pla­ce­ment), soit indi­rec­te­ment par les sys­tèmes aussi louables que redou­tables et per­vers que sont les ins­ti­tu­tions. Diri­gées par des hommes, ceux-ci sacri­fient sou­vent à leurs propres inté­rêts et à bien des com­pro­mis­sions. Igno­rer ces sys­tèmes revient à ne rien com­prendre à l’art. Tou­te­fois, cela ne doit pas pour autant réduire les futurs artistes à pra­ti­quer des conces­sions avec leurs exigences.

L’art en notre période post­mo­derne est devenu plus com­pli­qué que jamais. Les artistes sont plé­thore et la remise à plat des codes réclame exi­gences, connais­sance et sans doute une lutte pour s’imposer. L’artiste ne peut plus comp­ter comme avant sur un mécène ou un gale­riste éclairé : l’offre et la demande sont deve­nues trop larges et com­plexes.
Cer­taines contri­bu­tions du livre tirent au sim­plisme. Le capi­ta­liste serait le marais où seuls des cro­co­diles sor­ti­raient vain­queurs. Mais ce qu’on nomme capi­ta­lisme est plus intel­li­gent que le croient les auteurs. Voir en lui une cap­ta­tion et une alié­na­tion de l’art est d’une sim­pli­fi­ca­tion hâtive. Rap­pe­lons que sous le joug des idéo­lo­gies tota­li­taires les artistes ne se portent pas mieux (euphémisme).

Le réfor­misme coges­tion­naire appelé, l’éducation popu­laire et ce qui est nom­mée ici « démo­cra­ti­sa­tion cultu­relle » se heurtent non seule­ment à une consom­ma­tion de masse mais une accul­tu­ra­tion que — mal­gré tout — seul un cer­tain libé­ra­lisme tend à gom­mer. Mais — et non sans ver­biage appuyé  — les contri­bu­teurs l’oublient. Ils poussent même le bou­chon en deman­dant de « refu­ser pure­ment et sim­ple­ment la repré­sen­ta­tion »... Ce qui est une aber­ra­tion même si cet effa­ce­ment était selon l’un d’entre eux « le cau­che­mar des classes diri­geantes ». Là encore une telle affir­ma­tion per­met d’éluder l’essentiel. Le monde a besoin et est fait d’images. L’objectif est plus de tra­vailler sur elles  que d’ergoter sur les condi­tions de la créa­tion. Certes, ces der­nières sont loin d’être négli­geables. Mais c’est qua­si­ment une don­née « kan­tienne » dont tout vrai artiste doit tenir compte.
Il convient tou­jours de ten­ter de modi­fier les condi­tions de créa­tion mais en appe­ler, comme il est pro­posé ici, à un « pro­lé­ta­riat » fomen­teur d’une révo­lu­tion des condi­tions de l’art est une farce ou une super­che­rie. Le « mélan­chon­nisme » cultu­rel est propre à séduire uni­que­ment ceux qui se cachent sans se deman­der le pour­quoi et le com­ment de leur tra­vail. Mettre en pre­mière ligne l’argent lorsqu’il s’agit de créa­tion est une erreur. L’art n’est pas un parti poli­tique et ceux qui s’y attachent ne sont pas des mili­tants — sinon de ce qu’ils font. Dans le cas contraire, cha­cun sait où cela mène…

jean-paul gavard-perret

Jean-Pierre Cometti & Natha­lie Quin­tane, L’art et l’argent  (dirigé par), Édi­tions Amster­dam, 2017, 144 p. — 16,00  €.

 

 

 

 

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