Sofia Queiros, Sommes nous
Le « Il doit sûrement en être ainsi » cher à Eliraz apparaît chez Sofia Queiros selon une triple modalité. Une « schize » divise l’auteur en trois : Je, Elle, Il. Ce qui ne veut pas dire qu’elle se prend pour une autre. Son tripode lui permet d’observer ce qui en elle s’absente dans cette demi obscurité du corps où elle se rassemble. Un tel choix désordonne et exalte la structure de la première partie et la raison raisonnante du livre où l’auteure tente, sinon de créer la maison de son être, du moins son nid. Avant que de le défaire dans un second temps pour faire état de ses composantes au moment où le je en vrac se rassemble.
Ainsi boutonné, ouvert mais sans ostentation, sans exhibition, le « je » devient un « je nous » moins en génuflexion que pour faire du lecteur un complice. Preuve que la poétesse est le contraire d’un esprit inoffensif mais sans jamais devenir vénéneux. Ecorchée vive au milieu des images sourdes qui gouvernent, l’auteure crée une écriture sensible plus à un déchirement qu’à un climat spirituel intermédiaire. Il n’existe donc pas d’ambiguïté en dépit des divisions
Sofia Queiros souligne ce qu’il existe de fascinant, d’opaque, d’inépuisable en l’être. Le texte reste la traque d’ombres par l’hydre des mots les plus justes. La poétesse ne théâtralise jamais l’humain : une compréhension plus profonde des rapports qui unissent et régentent l’être à lui-même fait de la poésie un corpus dressé sur notre abîme. L’ensemble anime une lutte perpétuelle du corps et de l’esprit dans l’accomplissement ou l’écrasement de leurs désirs opposés.
Le tout dans une écriture alternative, incisive, fragmentée propre à mettre en scène le et les sens dans leur hybris. Elle matérialise aussi des régions de l’inconscient. Chaque fragment devient« un lieu mental » par lequel le lecteur peu à peu se laisse investir.
jean-paul gavard-perret
Sofia Queiros, Sommes nous, Editions Isabelle Sauvage, Nice, 2017, 72 p. – 13,00 €.
