Emmanuelle Pagano, Saufs riverains

Mémoire de l’eau

Pour­sui­vant sa Tri­lo­gie des rives, Emma­nuelle Pagano, après  Ligne & Fils   pro­pose Saufs rive­rains  dans un pas­sage du mas­cu­lin au fémi­nin et de l’eau cou­rante à celle qui est blo­quée en son cours. L’auteure nous ramène à « l’ennoyage » par un lac de bar­rage de la val­lée du Sala­gou où son grand-père pater­nel pos­sé­dait deux petites vignes. Elles sont aujourd’hui immer­gées.
Emma­nuelle Pagano ne les a pas connues, sinon par une photo des der­nières ven­danges au moment où sa propre mère était sur le point — iro­ni­que­ment si l’on peut dire — de perdre les eaux. L’auteure, née au moment de ce ren­ver­se­ment, ramène vers une mémoire de l’eau. A l’inverse du pre­mier tome de la tri­lo­gie, celui-ci est plus auto­bio­gra­phique. Mais la mémoire n’est pas soluble dans l’eau.

L’his­toire du lieu est donc une his­toire intime ; l’auteure infiltre des mots dans le silence de ce drame social. Il emporte vers la rela­tion des êtres humains à l’eau et aux vio­lences d’un cycle de construction/destruction où le pro­grès, l’architecture, l’industrialisation et la géo­gra­phie sont cen­traux. L’eau a beau tout recou­vrir : bien des bles­sures demeurent. Le livre est un chant d’amour face à une apha­sie : celle de la terre immer­gée et de ceux qui la tra­vaillaient. Au moment où une his­toire se perd, une mytho­lo­gie intime se secrète au sein (et pour reprendre un titre de l’auteur) du « tra­vail de mou­rir ». Emerge de la tombe aqua­tique une remon­tée des corps.
Emma­nuelle Pagano évoque de manière poi­gnante com­ment cer­tains abîmes cachent les étoiles mais par­fois ouvrent à un abysse. Preuve que la zone d’étiage des eaux ne peut pas bor­ner le temps : celui-ci se grève d’échos des bouches closes sur l’état des choses. L’auteure rap­proche du drame de la pen­sée humaine et des émo­tions face à un trauma que la roman­cière déve­loppe sans pathos. Il s’agit de pour­suivre. Mais pour y par­ve­nir, il faut cas­ser le silence de l’eau. Car il a fait des acteurs muets du monde des rive­rains impré­vus et forcés.

jean-paul gavard-perret

Emma­nuelle Pagano, Saufs rive­rains, P.O.L Edi­teur, 2017, 400 p. — 19,50 €.

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