Georges-Olivier Châteaureynaud, Mécomptes cruels

Georges-Olivier Châteaureynaud, Mécomptes cruels

Cinq nouvelles pour faire connaissance avec une toute jeune maison d’édition – et retrouver avec délectation la plume de G.-O. Châteaureynaud

L’avantage d’une nouvelle, dans sa forme la plus « perlée » s’entend – ronde impeccablement, brève et dense, d’un bel orient sous quelque angle qu’on la lise – est de pouvoir tout aussi bien se glisser subrepticement entre les pages d’une revue, être montée en recueil, collectif ou non, d’une épaisseur conséquente, ou s’unir à deux ou trois de ses semblables pour constituer un mince volume, de ces « livruscules » certes infimes mais diffusables par voie de librairie à l’instar de leurs confrères plus imposants et donc offerts comme ceux-là au plus grand nombre – à condition que ce plus grand nombre sache les voir. Soit une multiplicité de diffusions possibles et une faculté à se répandre plus aisément que le roman alors même que l’on dit la nouvelle plutôt boudée et assez peu prisée de la masse des lecteurs ambiants.

Après avoir eu les honneurs des « boulevards » éditoriaux avec Singe savant tabassé par deux clowns – publié chez Grasset et couronné par la Bourse Goncourt de la Nouvelle 2005 – Georges-Olivier Châteaureynaud choisit aujourd’hui Rhubarbe, une petite maison d’édition indépendante et toute jeune, pour offrir au public cinq de ses « nouvelles perlées », regroupées sous le titre Mécomptes cruels. Clin d’œil à Villiers de l’Isle-Adam ? Peut-être, à moins qu’il faille juste voir là une référence à un goût marqué pour les mutations imposées aux expressions, formules, titres… etc. connus et plus ou moins figés par l’usage, ou à l’attente qui dérape, aux espoirs floués, à la tragédie sous les pieds de qui un humour subtil souvent grinçant vient couper l’herbe… – bref, à tous ces savoureux grains de sel dont Georges-Olivier Châteaureynaud sait agrémenter ses récits.

On connaît son art de laisser éclore l’étrangeté au sein du quotidien, en tempérant toujours ou presque son caractère angoissant par quelque drôlerie fugace – par exemple une locution toute faite remodelée, un mot trivial glissé comme à l’improviste dans une phrase de registre élevé. Ou son talent pour nous transporter au bord d’un Mystère indéfini – juste au bord, par allusions fines et sous-entendus divers, assez près pour que nous puissions en contempler l’énigme bien au fond des yeux mais trop loin pour que nous soyons véritablement happés par l’abîme, maintenus hors du gouffre par cet humour, toujours… Tout le temps que dure la lecture, nous restons en lisière, une part de notre imaginaire gagnée par l’étrangeté ambiante, l’autre fermement ancrée dans une « normalité » identifiable.

On ne retrouve ici ce climat singulier que dans « L’excursion » – encore faut-il remarquer que ce récit est davantage empreint de poésie mélancolique que d’humour ; pour preuve, entre autres, le rideau de perles que tissent les averses continuelles à l’entour de la contrée isolée du reste du monde où affluent les candidats à « l’excursion », contrée sans nom métaphorisant à la fois l’Autre monde celtique et l’ancien Bloc de l’Est tassé derrière son Rideau de Fer. Les autres textes ont davantage à voir avec la satire, qui épinglent sans concession certains des traits les plus mesquins de la « nature humaine » : présomption excessive de deux petites-bourgeoises blasées dans « Elles deux » ou d’un publicitaire crucifié par les « must » du monde à grande vitesse d’aujourd’hui (alcool, drogue, socialité voyante et superficielle, corps en ruine avant l’heure…) mais si sûr de pouvoir s’en affranchir dans « J’arrête quand je veux », vanité immodérée poussant au culte de la personnalité et à l’abus de confiance dans « Parfaits Inconnus » – texte où se devine sans mal la référence à un fait divers tragique mais qui ne néglige pas d’ouvrir au sourire grâce à quelques pointes de ridicule bien senties. Quant à « Tac… Tac » – le plus bref des cinq textes – il échappe autant à la connotation fantastique qu’à la satire : ne s’y lit que la détresse d’un enfant non désiré et la douleur qui naît d’un dialogue impossible. Mais d’un bout à l’autre du recueil, déridés ou non par l’humour, ce sont bien les mille visages de la cruauté qui sont dessinés à traits aigus.

En cinq nouvelles, Georges-Olivier Châteaureynaud propose une gamme thématique assez variée, unifiée cependant par le ton et le style qui caractérisent son écriture – et sa façon d’organiser ses recueils en plaçant les textes selon la chronologie de leur rédaction. Si ces Mécomptes, effectivement cruels à souhait, font la part belle aux défaites de tous ordres, soyez assurés que vous sortirez de leur lecture grands vainqueurs – autrement dit pleinement satisfaits, et avides d’explorer plus avant l’œuvre de l’auteur si vous ne la connaissez pas encore.

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isabelle roche

 

   
 

Georges-Olivier Châteaureynaud, Mécomptes cruels, éditions Rhubarbe, 62 p. – 6,50 €.

 
     

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