La jeune fille à la perruche : entretien avec l’artiste suédoise Agneta Sofiadotter
Agneta Sofiadotter met le feu au dessin par effet de froideur. Dessinant souvent sur plexiglas et induisant ses traits de plages claires – qui ne peuvent « boire » les contours mais au contraire les souligner -, l’artiste invente au besoin une pilosité animale pour les ours qui tentent de séduire ses « poupées ». L’artiste transforme formes, cellulite, rides, poils et sexe. Dès lors, elle dissocie l’image du sexe fonction du sexe organe.
L’image de la nudité est métamorphosée : à sa crudité basique, elle préfère une dépossession et une reprise singulières. Le dessin abolit le mur qui sépare la femme, la fille, la mère, le garçon, le fils, le père comme les animaux de leurs « images ». Nous sommes éloignés du côté « stimuli-réponse » que propose la pornographie et son poncif qui, selon Baudelaire, est « un abus de mémoire… plutôt une mémoire de la main qu’une mémoire du cerveau ». Surgit dans le dessin des corps en acte de marche ou figés afin de créer moins des narrations que des (im)postures. La froideur et la rigidité comme la souplesse et la densité soulignent la présence de l’individu, sa résistance.
Il existe dans l’image la plus nue, la plus simple – donc la plus compliquée – une force d’érosion sociale et morale.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Je me remets à réfléchir. Je mange. Je prends une douche. J’essaye de me faire belle, mais parfois sans de bons résultats. Je prie en face d’une vieille icône russe et je tourne le corps face à Jérusalem et fait une prière en hébreu, la seule que je connaisse. Je commence à vieillir et j’oublie mes clés et d’autres trucs quand je pars pour travailler. Je dois retourner à la maison. Le matin pour moi est beau et difficile.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Je vivais un rêve. J’avais une perruche qui était mon prince. J’étais une enfant différente et solitaire. L’oiseau, la forêt, la pluie sur la route : j’étais dans un rêve. Il n’y avait pas d’avenir.
A quoi avez-vous renoncé ?
A la communauté. J’aurais aimé diriger un groupe – d’artistes par exemple. A pouvoir être moi-même avec mon enfant intérieur : la jeune fille et sa perruche dans la forêt. Seule avec aucun autre son.
D’où venez-vous ?
Je suis née dans le Värmland comme la lauréate du prix Nobel Selma Lagerlöf. Puis Stockholm dans ma jeunesse. Paris pendant 3 ans. La ville universitaire de Lund maintenant. Et j’ai une petite maison très simple en Laponie. Sur une montagne à côté d’un village isolé, étrange et pauvre. Dans ce village vivent des Sami et les Suédois au chômage et les drop-outs d’Europe. La vie est difficile et il n’y a pas de liens entre les gens. Il y a la vie, la mort et la nature sauvage. J’aime ça.
Qu’avez-vous reçu en dot ?
Des contes de fées nordique et russe Selma Lagerlöf, Hc Andersen, Kalevala, Tolstoï, Dostoïevski et surtout Pouchkine. Plus tard, dans la première jeunesse la Bible, Marx et Simone de Beauvoir.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Trouver les trésors au marché aux puces pour me faire croire que je suis riche. Partager des secrets avec les enfants.
Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes et écrivains ?
Probablement rien par rapport à certains et tout vis-à-vis d’autres. Mais les artistes et les écrivains sont comme les autres. C’est un mythe de croire le contraire.
Comment définiriez-vous votre approche de l’éros ?
Le désir de se dissoudre. La plante dans le désert qui sera visible, la neige qui fond dans le feu.
Quelle est la première image qui vous interpella ?
Marc Rothko ou Giotto.
Et votre première lecture ?
Winnie The Pooh.
Quelles musiques écoutez-vous ?
Arvo Pärt, Tom Waits etc..
Quel est le livre que vous aimez relire ?
Le « Journal occulte » de Strindberg. Je vais mourir de rire et de sérieux. J’adore August !, Spinoza, Spinoza, Spinoza. Et le soufi Fakhr al-Din Araqi.
Quel film vous fait pleurer ?
Aucun
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Une femme, une enfant et une étrangère.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
J’ose écrire à tout le monde.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Saint Petersburg.
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
Jaume Plensa, Giotto, Vladimir Tatlin, August Strindberg, Wislawa Szymborska, Nelly Sachs (pour la douleur) et l’humble Modiano.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
L’amour de mes enfants.
Que défendez-vous ?
Ma liberté, les droits des animaux, le droit des enfants d’être libérés de l’oppression religieuse.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Je crois à ce que je vois avec mes yeux et je me repose dans le silence et la confiance
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Une étude sur la page numéro un dans le Talmud et un perroquet.
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Quand vous peignez, est-ce que vous peignez l’amour ?
Présentation et entretien réalisés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 20 juillet 2016.