D’eau fraîche (et sans doute d’amour) : entretien avec l’artiste Barbara Navi
Sans tourner le dos à toute représentativité, Barbara Navi introduit dans ses oeuvres des éléments perturbateurs, des sortes de placages parfois redondants, parfois antinomiques. Ils sont aussi, par leur mise en place, une façon de casser l’organisation plastique des ensembles qu’ils constituent jusqu’à produire un fantastique jeu d’attraction et de répulsion. Tout se joue en cette charnière. Et soudain l’image – phénomène d’être et de civilisation – prend un sens particulier.
Dessin ou peinture joue à plein et comme « à côté ». L’état naissant que l’artiste provoque avec l’insurrection de la « ruine » n’a rien d’une nostalgie simplement orientée vers notre origine en tant que source perdue de qui nous fûmes mais l’artiste invente une dialectique entre deux temporalités : celle du présent et celle du temps repris à ce qui fut volé.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Une furieuse envie de café, suivi d’un thé – fromage, corse de préférence pour un réveil radical !
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Des désillusions qui ont nourri d’autres rêves.
A quoi avez-vous renoncé ?
J’ai fait des deuils nécessaires sans renoncer à mes vrais désirs.
D’où venez-vous ?
De Malakoff, îlot communiste de la banlieue sud de Paris.
Qu’avez-vous reçu en dot ?
L’eau fraîche.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Quotidien forcément.
Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
Tout j’espère et rien malheureusement.
Quelle fut l’image première qui esthétiquement vous interpella ?
Blanche-Neige en fuite dans l’obscurité de la forêt.
Et votre première lecture ?
La peau de Chagrin de Balzac.
Pourquoi votre attirance vers la déstructuration et la restructuration du paysage ?
Parce que j’ai la tête à l’envers. Les vides m’intéressent plus que les pleins. Mes compositions sont souvent des architectures improbables surmontant une absence de repère ou de fondation.
Quelles musiques écoutez-vous ?
Ça va de Rachmaninov à Finley Quaye en passant par Puccini, les Pink Floyd et mille autres choses. En ce moment, j’écoute beaucoup Nneka.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
Mort à crédit de Céline.
Quel film vous fait pleurer ?
Sonate d’automne de Bergman.
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Ça dépend de la soirée de la veille !
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Jack l’éventreur
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Paris sera toujours Paris ! …
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
J’ai découvert la peinture de Néo Rauch il y a dix ans à New York. J’adore ! Un artiste qui n’a pas peur de la densité. Beaucoup d’autres artistes comptent pour moi, mais la liste serait trop longue et j’en oublierais forcément.
Le cinéma a également une forte influence dans mon travail. Je suis toujours bouleversée par les films de Tarkovski : Mirror et Andreï Roublev particulièrement. Bergman, Lynch, Elia Kazan, Murnau, Fritz Lang et Hitchcock pour ne citer qu’eux, tiennent une bonne place !
Quand j’aime une écriture, je lis toute l’œuvre. Ainsi je peux rester longtemps sans lire, dans l’attente du coup de foudre.Victor Hugo, Nabokov, Céline, Garcia Marquez, James Ellroy, Cormac Mccarthy m’ont passionnée.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Un aller-retour pour New York
Que défendez-vous ?
Le courage
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Au moins quelque chose est donné et reçu ! Le cœur a ses raisons…
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
C’est un oui plein de crainte et de gourmandise. Un optimisme fondamental sur fond d’incertitude.
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Toutes celles auxquelles vous n’avez pas pensé !
Présentation et entretien réalisés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 1er août 2015.