Christian Jelk et tout l’or de ciel : entretien avec l’artiste

Chris­tian Jelk uti­lise la gra­vure — para­doxa­le­ment car elle demande beau­coup de pré­ci­sion – afin don­ner plus d’instinct à son savoir-faire de des­si­na­teur. A tra­vers elle, il inter­vient sur les pho­to­gra­phies de femmes des maga­zines de mode. Il les méta­mor­phose au moyen de scotchs colo­rés. Ceux-ci ainsi que d’autres adju­vants les lardent jusqu’à construire leur quasi-disparition. De l’épreuve tirée après pas­sage au noir d’imprimerie sur­git une empreinte fan­to­mâle. De la sexua­li­sa­tion stan­dard des images émerge une spi­ri­tua­li­sa­tion de la repré­sen­ta­tion. L’œuvre ne témoigne donc pas d’un simple plai­sir de mon­trer. Sur­git le “ pré­sent gno­mique ” d’une contem­pla­tion spé­cu­la­tive. Elle sus­pend et sur­prend la vision, per­met d’entrer en ce qui touche à l’instable contre l’évidence fac­tice des appa­rences. L’artiste les exor­cise non sans une pos­tu­la­tion « mys­tique » dont son visage chris­tique porte le sceau.

Entre­tien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Les deux chambres hautes, dans les­quelles je tra­vaille, ont une très belle lumière le matin. Tout est là, en attente, frais. Et aussi, pré­pa­rer le petit déjeu­ner de Jeanne.

Que sont deve­nus vos rêves d’enfant ?

Je m’en approche chaque jour un peu plus.

A quoi avez-vous renoncé ?
A rien. Je tra­verse.

D’où venez-vous ?

D’un ventre.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
J’ai reçu un héri­tage magni­fique: le des­sin. Jean-François Rey­mond m’y a fait entrer.

Qu’avez vous dû “pla­quer” pour votre tra­vail ?

Rien

Un petit plai­sir — quo­ti­dien ou non ?

Par­fois le matin, en automne ou au début du prin­temps, le brouillard monte et voile le soleil encore bas. Sou­dain, et pour quelques secondes avant que tout soit mangé par le froid et l’humidité, le ciel est un voile d’or.

Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres écri­vains ?
L’écriture m’est don­née tou­jours par le des­sin, c’est-à-dire par ces moments d’intense immer­sion dans la réa­lité, par l’observation de quelques objets qui ouvrent par­fois une brèche sur les ori­gines, sur quelque chose que je nomme l’état d’humanité. Un lieu sacré. Et c’est au sor­tir de ces moments offerts que l’écriture sur­vient. Le des­sin m’offre la chance d’un lieu avant le lan­gage. Le miroir que devient alors l’écriture est une ten­ta­tive de reve­nir vers l’autre, sor­tant de soi, sans pré­ten­tion, puisque l’écriture annonce à la fois un don et l’oubli.

Quelle fut l’image pre­mière qui esthé­ti­que­ment vous inter­pela ?

Je n’aime pas uti­li­ser les mots image et esthé­tique, je pré­fère par­ler du sen­ti­ment humain, et, peut-être, du trouble de la Beauté. La pre­mière oeuvre qui m’ait bou­le­versé était une très grande toile de Antoni Tapiès.

Et votre pre­mière lec­ture ?

Petzi sûre­ment… Mais le pre­mier livre qui ma donné envie d’en ouvrir d’autres était un recueil d’histoires courtes de Corinna Bille.

Quelles musiques écoutez-vous ?
Charles Min­gus. Per­go­lese. Sonic Youth. Le trio Rabih Abou Kha­lil– Joa­chim Kühn-Jarrod Cag­win.

Com­ment définiriez-vous le lien qu’entretient votre tra­vail avec le réel ?
Je tra­vaille sur le lieu même de la réa­lité. Tout le tra­vail d’écriture n’est qu’une ten­ta­tive de don­ner corps à une concep­tion du monde, celle-là qui est claire à un enfant de sept ans, à par­tir de ces sur­gis­se­ments frag­men­taires don­nés par le des­sin, révé­la­tions fur­tives de la réa­lité, lorsqu’elle déchire le voile des illusions.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
« Howl » d’Allan Gins­berg.

Quel film vous fait pleu­rer ?

Aucun film. Mais, par contre, l’ouverture du Sta­bat Mater de Per­go­lèse, à chaque fois.

Quand vous vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous ?

Je n’ai encore jamais VRAIMENT essayé.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
J’entretiens depuis près de dix ans un échange épis­to­laire intense et régu­lier avec Jean-François Rey­mond. Nous avons constaté tous deux récem­ment, le for­mu­lant, que ces échanges consti­tuaient un « lieu épis­to­laire » en lequel une pen­sée se construit, n’appartenant ni à l’un ni à l’autre, mais per­met­tant à cha­cun une liberté de pen­sée jus­te­ment qu’il n’aurait jamais seul. La force de ces échanges me « dis­pense » en quelque sorte de pro­je­ter une telle aven­ture ailleurs.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Le des­sin est ma mai­son. Il ouvre des éten­dues de silence magni­fique. La feuille blanche que j’arpente à la mine de plomb est une archéo­lo­gie aérienne à chaque fois renou­ve­lée…

Quels sont les artistes dont vous vous sen­tez le plus proche ?

Les cinéastes Bela Tarr et Bruno Dumont. Les écri­vains Lazslo Krasz­na­hor­kai et Edouard Glis­sant. Les artistes visuels Jean-François Rey­mond et Denise Men­net, qui m’on donné les ins­tru­ments de la vision, pour leur rigueur et leur pureté.

Qu’aimeriez-vous rece­voir pour votre anni­ver­saire ?
Je ne fête pas mon anniversaire.

Que défendez-vous ?
La pos­si­bi­lité d’un monde. Ma famille.

Que vous ins­pire la phrase de Lacan : “L’Amour c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas”?

L’amour se par­tage. Il ne se donne ni ne se prend.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : “La réponse est oui mais quelle était la ques­tion ?“
La réponse et la ques­tion sont : la vie.

Quelle ques­tion ai-je oublié de vous poser ?

Qui est Jean-François Rey­mond ? Un ami, un artiste rare, mon maître de des­sin, un com­pa­gnon sur la voie soli­taire que nous avons choisie.

Pré­sen­ta­tion et entre­tiens réa­li­sés par jean-paul gavard-perret pour le litteraire.com, mars 2015

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