Jean-Marie Pontaut, Demi-lune
Ce roman traite d’une vie en ombre et lumière. Et du sort des hommes, parfois mal lunés
Il n’est d’enquête plus délicate que celle que l’on mène sur soi-même. Formé par Jacques Derogy, Jean-Marie Pontaut est l’un des meilleurs journalistes d’investigation français. Il a pourtant attendu l’âge adulte pour écrire ce Bildungsroman dans lequel il entend redonner vie à des visages disparus, à commencer par le sien en enfant. Tel est le sens de l’exergue emprunté à Ana-Maria Matute :
J’ai enfin trouvé ce que je voulais devenir plus tard : un petit garçon.
Le fils de la conteuse, de la princesse du prêt-à-rêver se met à raconter à son tour. C’est un roman familial tant y est vivante cette famille qui doit sa fortune à une création géniale de l’aïeul, un biscuit, la demi-lune Mangari. Le grand-père Papou (et sa « tu meurs »), Madeleine la mère sont les premières rencontres. La famille quitte Bordeaux pour gagner Paris, paradis perdu où la mère a laissé sa gaieté. Là débute un nomadisme de grand luxe à travers d’innombrables hôtels. Paris, c’est aussi les amitiés, les dialogues pour un enfant qui vit entièrement à part, l’école buissonnière urbaine, les repérages dans un nouveau territoire, les premières amours et l’étrange servage qu’est la beauté féminine (le grand secret, Florence puis Sylvia). Le cinéma est une religion.
Le portrait d’une certaine France à une certaine époque mais surtout la famille, sa vie, son évolution. Heurts et bonheurs, départs se succèdent pour cette tribu, ces romanichels de Paris, bientôt soumis aux gérants d’hôtel, le fond du pot. La mère se remarie et le père part :
Il va falloir nous habituer à vivre sans lui. Ce désastre sonne le glas de nos années d’insouciance, la fin du bonheur.
Le départ de la capitale va nourrir un secret et assez balzacien souhait de revanche :
Pris de colère, je me jure alors que je réussirai plus tard et reviendrai à Paris en vainqueur. J’achèterai un somptueux appartement dans le XVIe, où j’installerai maman et mes conquêtes. J’y donnerai des fêtes à tout casser, et, cette fois, nous serons « du bon côté de la fenêtre ».
Que reste-t-il de cette soustraction avec virgule ? L’enfance, Dinky Toys et Colt 45 Frontier. Et par là tout est dit. Ce n’est pas un Meccano, la boîte n° 0, une grue minable, que l’on construit ici, mais un passé d’homme. Quel sens aussi donner au mot « demi-lune » ? Outre celui du biscuit familial, peut-être celui d’amour voilé tant le grand amour est la lune (Il se jette à ses pieds, il lui promet la lune, le grand amour, celui qui dure toujours.). Ce roman traite d’une vie en ombre et lumière. Et du sort des hommes, parfois mal luné, que la bonne étoile de Maman ne suffit pas toujours à éclairer.
Vincent, « celui qui voit à l’envers » (son surnom indien) regarde en arrière, se voit dans le miroir qui revient. Et ce sont les siens qu’il aperçoit.
pierre grouix
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Jean-Marie Pontaut, Demi-lune, Fayard, février 2005, 332 p. – 18,00 €. |
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