Sarah Waters, Affinités

Sarah Waters, Affinités

L’autrice possède, sur le XIXe siècle londonien, une connaissance approfondie, que ce soit sur l’atmosphère qui règne dans la capitale ou sur les grandes institutions.

Un prologue décrit des scènes périlleuses amenant des transes, des peurs, voire un décès. Un an plus tard, ce 24 septembre 1874, Margaret Prior note dans son journal sa première visite à la prison de Millbank. L’idée lui est venue, il y a trois semaines quand M. Shillitoe est venu récupérer des livres qu’il avait prêtés au père de Margaret, décédé récemment.
Il l’a accueillie dans l’établissement pénitentiaire et l’a menée à la prison des femmes, la présentant comme la nouvelle dame patronnesse qui vient s’entretenir avec les prisonnières.

Lors des premières visites, Margaret remarque Selina, une jeune femme emprisonnée pour escroquerie et coups et blessures, libérable dans quatre ans. Margaret est convalescente et ces visites ont pour but de lui occuper l’esprit. Elle va, cependant, se laisser fasciner par Selina, par sa présence magnétique et qu’elle découvre médium. La rationalité fragile de la jeune patronnesse, elle relève d’une dépression, va vite être fissurée par cette prisonnière singulière qui voit dans cette visiteuse l’occasion de mettre en œuvre un projet…

Avec ce roman, Sarah Waters fait découvrir Millbank, une prison tentaculaire située sur un coin déshérité au bord de la Tamise. Outre les descriptions précises, elle brosse la routine carcérale avec ce qu’elle a de glaciale, de minutieuse, où chaque geste doit entrer dans le règlement.
L’histoire se structure autour des deux héroïnes que sont Margaret Trior et Selina Dawes. La première est une héritière de bonne famille qui se relève d’une dépression dont les causes se subodorent à partir des ambiances familiale et sociétale. Cette jeune fille cultivée se trouve prisonnière d’un monde où les femmes n’ont d’autres horizons que le mariage ou la résignation. Face à elle, Selina se présente comme une spirite entretenant une aura mystérieuse, une allure éthérée. Elle est construite comme une énigme, oscillant entre manipulatrice ou victime, entre charlatane ou visionnaire. Elles vont entretenir une relation faite de fascination, de dépendance émotionnelle, amenant, entre autres, une descente dans les ténèbres victoriennes.

Autour de ce duo inhabituel, gravite une suite de personnages illustrant chacun une facette de la société de l’époque, cette société rigide, hiérarchisée, obsédée par les apparences. C’est ainsi que l’auteure anime des gardiennes, des codétenues, des membres de la famille Prior et des individus qui ont entouré Selina.
En jouant constamment entre visible et invisible, entre rationnel et irrationnel, elle installe une tension que renforcent les visites régulières de Margaret à Millbank. Le récit des séances de spiritisme ouvre un doute sur la réalité des pouvoirs.
Le milieu familial de Maragaret n’est pas exempt de pressions entre sa mère, son ancienne préceptrice qui semblent avoir généré des blessures intimes.

Le récit s’inscrit dans un Londres de 1870 où s’installe une dualité entre sciences et occultisme, où le spiritisme connaît un bel engouement, où les femmes de la bourgeoisie vivent sous une chape morale qui les étouffe. Dans les prisons, les directions expérimentent de nouvelles méthodes disciplinaires inspirées de celles en usage dans certains monastères.

Avec ce roman, Sarah Waters restitue cette atmosphère victorienne avec une précision documentaire sans toutefois oublier son art narratif pour mener son intrigue vers un dénouement peu attendu.

Sarah Waters, Affinités (Affinity), traduit de l’anglais par Erika Abrams, Éditions 10/18, coll. Polar, mars 2026, 528 p. – 10,40 €.

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