Pierre Manuel, Claude Viallat, marques et passages
« Au commencement la répétition »
A l’espace balisé du « cadre » étroit de la toile ou du drap et ses conduites forcées, Claude Viallat propose d’autres « prises » et balisages sous effets de répétitions de motifs ou plutôt de leurs variations. Pierre Manuel les explicite en 5 « leçons ». Il prouve combien l’artiste sait franchir la frontière de la représentation par ce qui touche à notre plaisir, à notre jouissance et, sans doute, à nos possibilités d’angoisse puisque nos certitudes se voient interpelées par ces traversés et ces « marques ». Par « sceaux » réitérés, l’artiste franchit des lignes. Ses motifs qui traversent les supports inscrivent à leur manière une coupure dans la coupure. Celui qui les regarde n’emporte pas avec lui que ses propres bagages. Il devient sourdement « aimanté » à ce qui d’habitude est plus ou moins rejeté ou déconsidéré.
Faisant voir à partir de la toile ce qu’elle montre elle-même, Viallat déploie un autre lieu en une sorte d’acte poétique où traits et couleurs s’interrompent et reprennent afin que le souffle des formes ne cesse. Transcendant les limites du support, une faille y est introduite sans interruption et afin que l’imaginaire porte à faux. La toile gagne alors en ouverture dans les tracés et les couleurs comme si la main du peintre la façonnait « aveuglément » pour la faire apparaître autrement. Chaque traversée débouche vers une autre spatialité à travers le maillage des traces. Entre le réel trivial et la poésie pure, Viallat introduit du fétiche, du simulacre. Manière de jouer avec le principe de réalité pour faire glisser en un principe de plaisir par l’effet de répétition, l’effet « papier-peint ».
Un tel travail ne représente pas un simple exercice de style : c’est une manière de faire surgir une réalité plus « express » en jouant de ce que Michaux n’eut cesse de rappeler : « au commencement la répétition ». Entre le symbolique (motif répété) et le fantastique (peinture), Viallat donne à la peinture un traitement alchimique, « avénementiel ». C’est sa manière à proprement parler de « mettre le paquet », de recycler et de pervertir la communication dont la peinture, par son rôle, est le vecteur. Et ce, pour lui accorder un impact supérieur.
jean-paul gavard-perret
Pierre Manuel, Claude Viallat, marques et passages, Editions Méridianes, Montpellier, 2014, 136 p. – 15,00 €.