Telle qu’il l’a
(au bord de l’il)
Quoique trop vieille pour me méfier des hommes, l’âge offre parfois des compensations. Dans un Motel 5, deux sièges en plastique pourvoient aux plaisirs de la conversation avec un bel inconnu. Il apporte des bières et boit à même le goulot pour décontracter une telle situation même quand l’été tardif épaissit la nuit trouée d’un bleu métallique par l’auréole d’un lampadaire.
L’idée d’une chambre commune est rapide : le motel perd son impersonnalité réglementaire. Qu’est-ce qui a bien pu m’amener au lit avec lui ? Dans ma question affleure un privilège qui n’échoit pas à tout le monde. Il n’a pas hésité à m’inclure dans son monde : un infime hochement de tête et une légère moue suffisent : connivence acceptée ! Je lui tends la perche pour rester ensemble longtemps.
C’est un défi, une séquence de jeu à durée plus ou moins déterminée. Avec lui, je me souviens de mes voyages de jeunesse où les trajets se réinventaient au gré des rencontres. Il devient le filtre magique pour ma cure de jouvence. « Il n’est jamais trop tard », me dit-il. Place est donc faite à l’apport de sang neuf et je porterai avec lui ma dernière vision d’avenir.
Me voici prête à faire partie de son équation. L’effet de réalité et l’effet d’illusion entrent dans une faille temporelle ; je constate, une fois encore, que le pilotage automatique fonctionne à merveille. Je m’installe dans ce Motel, et quand j’attends son retour, sous la véranda, une rasade de Tequila n’est jamais superflue.
jean-paul gavard-perret
Photo de Anne-Lise Breyer