Fabienne Radi, Gêne et confusion
Prétextes ou presque
Les protagonistes de Gêne et confusion se retrouvent dans l’embarras, tentent de gérer des quiproquos, essaient de dissiper des malentendus, traversent parfois des moments de honte. « Quand il a découvert l’oreille bleue du premier bol, j’ai vu sa mâchoire lâcher vers le bas tandis que ses sourcils grimpaient vers le haut. » Et cela peut surprendre et gêner. Mais il y a plus encore : un homme envoie ses condoléances par erreur depuis la Sibérie ; un père offre une taupe morte à sa fille ; un avocat essaie de cacher sa langue poilue ; une mère de famille est obsédée par une tache qui ne part pas ; une jeune femme se méprend sur les paroles de sa prof de yoga ; une tante essaie de récupérer un tableau attribué à son neveu ; un jogger excentrique ment à ses ami(e)s.
De tels protagonistes (vrais ou faux) bénéficient d’un titre à la Jane Austen. Ce livre complète pour Fabienne Radi son cabinet de curiosités littéraires (mais pas que). Ici, dans ces libres sévices, fiction, témoignage, lettre, commentaire, liste, citation – la littérature fait feu de sens et des sens. Et c’est l’occasion de permettre à Fabienne Radi de déployer ses (pré)méditations comiques. Elle confie ses colères, ses rires et son scepticisme vis-à-vis des valeurs artificielles d’une société où personne n’est jamais content, où chacun veut tout et son contraire, faute de comprendre qu’il n’y a pas de vie idéale, seulement des arrangements. Ici, l’ambition est lettre morte.
C’est comme si l’auteur les remerciait même s’ils occupent le monde à sa place. Par son biais drolatique, elle réalise quelque chose de positif en ne s’imaginant jamais se retirer dans sa petite solitude qu’elle crée avec les débris moins de son orgueil que de sa misanthropie. Au besoin et si nécessaire dans une lettre, elle montre de l’amertume derrière bien des efforts pour paraître détachée. Elle regarde de la sorte le monde d’un peu trop loin à son goût mais elle suppose souvent que le monde l’a rattrapée. Elle l’a appris, ne vivant pas toujours seule sans conclure qu’elle est heureuse mais au moins civilisée. C’est une grâce qu’elle rend à tous ses personnages, convaincue qu’il y a non seulement une face cachée des choses mais que cette face cachée est nécessaire.
jean-paul gavard-perret
Fabienne Radi, Gêne et confusion, Art & fiction, coll. Shushlarry, Lausanne, 2025, 264 p. – 19,00 €.