Karla Suárez, Objets perdus

Karla Suárez, Objets perdus

Giselle, qui se prononce Jisel, ne vit que pour la danse, une passion dévorante, depuis sa plus tendre enfance. Elle a choisi de s’appeler Giselle après avoir découvert qu’un ballet avait pour titre ce prénom. Elle et Javi font route depuis Llanca vers Barcelone, avant de rentrer à Madrid. Il doit rencontrer un client et elle, retrouver Javiel, un ami de Cuba ayant quitté La Havane depuis quelques années avant elle.
Ils se sont disputés, n’ont pas échangé une parole depuis le départ.
En arrivant à Barcelone, à un feu rouge, un motard les prévient qu’un pneu arrière est crevé. Ils s’arrêtent mais Javi n’a pas les moyens de changer la roue. Giselle se fait voler son sac, tout ce qu’elle possède. Quand elle s’en aperçoit elle part à la recherche du voleur en courant. Elle se retrouve seule, sans moyens de communications et de survie, dans la ville. Elle décide de retrouver son ami à partir des quelques indications qu’il lui a données.

Ce sont alors les astuces mises en œuvre pour survivre avec peu de choses, les retours dans le passé inspirés par des souvenirs qui remontent à l’occasion de situations. Mais comment, dans une ville inconnue, seule et sans moyens…

Giselle a perdu ce qui faisait son identité, ses papiers, ses bracelets, ses gris-gris, qui correspondaient à des périodes de sa vie. Dans celle-ci, la danse est omniprésente, essentielle, une obsession de chaque instant, presque une drogue. Elle raconte son travail de danseuse, comment, venant d’un pauvre village, d’une famille modeste, elle a mené son parcours, vaincu tous les freins, ceux générés par sa famille, par un environnement peu favorable à une telle vocation.
C’est aussi le récit d’un parcours géographique qui fait partir l’héroïne d’un village de Cuba à La Havane, puis pour l’Europe, Marseille, l’Espagne… C’est une quête psychologique, la construction d’une personne fascinée par un but, la démonstration que la volonté peut aider à triompher de nombre d’obstacles.
C’est aussi la découverte d’une suite de protagonistes qui croisent, qui ont croisé ou partagé sa vie, décrits avec des portraits étoffés, détaillés, d’une grande finesse dans leur conception. Il en est ainsi de cet homme inconnu que seuls quelques documents, dans un portefeuille trouvé dans le tiroir de la table de nuit à Llanca, font exister. Il va prendre corps grâce à l’obstination de Giselle.
Elle montre aussi les problèmes que posent la perte de tout ce qui constituaient une identité, de ces objets souvent insignifiants qui jalonnent les grandes étapes d’un passé devenu sans repères.

Le style est alerte, enlevé, soutenu par une écriture précise. Un livre passionnant, tant pour suivre les tribulations erratiques de l’héroïne que pour le récit d’un passé riche en péripéties, nourri par des remarques qui amènent à méditer sur ce qu’est une identité.

Karla Suárez, Objets perdus (objetos perdidos), traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis, Éditions Métailié, Bibliothèque hispano-américaine, juin 2025, 200 p. – 20,00 €.

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