Marie-Hélène Prouteau, La Petite plage, suivi de Brest, rivage l’ailleurs

Marie-Hélène Prouteau, La Petite plage, suivi de Brest, rivage l’ailleurs

Corps et courants conducteurs

C’est en marée haute que la mémoire de l’enfance mais aussi l’imaginaire de Marie-Hélène Prouteau baigne en sa plage d’élection. Aussi affective qu’intellectuelle, l’auteure crée les concordances des temps qui permettent de mêler passé et présent, réel ou rêve. De Gauguin à Michèle Morgan, de Victor Segalen au Robin des bois d’amour et aux enchantements des contes de Bretagne, la créatrice nous fait traverser l’océan, le granit et Brest où elle naquit sous le bruit des bombes.

Mona Ozouf en préfacière a compris la force de ce livre où l’Esprit se prend au jeu des émotions et des méditations. Sur le clavier des sens de la poétesse, sa prose poétique ne fige jamais le sens. La guerre commença son existence au fil d’une terre (et son océan) quasi mystique. Mais elle était déjà libre, l’air au-dessus de la terre. Il existe chez elle des surfaces éblouissantes et des vitres de brouillard. Elle y a appris la vie qui est en elle et d’où elle contemple le monde et l’humain au-delà des rainures sinueuses des côtes de granit.

Elle peut imaginer un cavalier breton dont, – qui sait ? – le cheval possède la tête d’un vautour pour voir si des guerriers arrivent encore, si des luttes peuvent recommencer. Elle aussi à sa manière est combattante. Le lecteur le sent et il s’accroche a une langue qui parle chez l’auteure comme en soi bien au-delà de la seule volonté consciente.
Mais ici la plus exacte répartie des mots s’inscrit en une errance et une expérience. C’est ainsi que l’on est contraint d’avancer : à un texte succède un autre. Ils trament bien plus qu’un tissu précaire car quelque chose vibre en eux, semble nous soulever. On espère le déchirement d’un voile et celui-là ne se soulève que dans des gestes plus simples.

Les mots y deviennent une argile qui nous retient en un territoire de l’illusion et de la vérité. Ces deux moitiés sont complémentaires, elles ne sont jamais exactement les mêmes, puisqu’elles dépendent des caractéristiques de celle qui travaille une langue qui ne suffit pas seulement à dire ce qui se passe. Elle invente un langage à partir d’un univers mental spécifique qui force à développer des vagues intérieures.

Échappant au cercle fermé de notions utilitaires, s’arrimant à son imaginaire, Marie-Hélène Prouteau ouvre du possible, crée de nouvelles connexions. Elle agit, simultanément et indissociablement, sur la relation entre humains et le monde. En développant une autre dimension de perception, entre les mots, entre ses sentiments transmis à l’intérieur d’une culture, ces textes avancent sans peur du réel comme de l’inconnu.

Avancer vers lui sans être tenaillé par la crainte, il devient le bienveillant, placé sous la protection de cet abri symbolique nommé « poésie». Ici nul peut  connaître uniquement la nature mais la profondeur de la riche matrice d’une telle invention poétique.

jean-paul gavard-perret

Marie-Hélène Prouteau, La Petite plage, suivi de Brest, rivage l’ailleurs, préface de Mona Ozouf. Editions La Part commune, 2024, 120 p. – 13,90 €.

One thought on “Marie-Hélène Prouteau, La Petite plage, suivi de Brest, rivage l’ailleurs

Laisser un commentaire