Monique Wittig, Dans l’arène ennemie, Textes et entretiens 1966–1999

Ques­tions antagonistes

Dans l’arène enne­mieune édi­tion éta­blie par Sara Gar­ba­gnoli, cher­cheuse au LEGS (CNRS, Paris 8, Nan­terre Uni­ver­sité) et par Théo Man­tion, doc­to­rant en lit­té­ra­ture à Har­vard, est un volume qui pré­sente un ensemble de textes ins­crits dans un ordre chro­no­lo­gique de Monique Wit­tig (1935–2003) — cette der­nière, titu­laire d’une thèse à l’EHESS en 1986 sous la direc­tion de Gérard Genette, publiée à titre post­hume en 2010 ; en 1990, pro­fes­seure au dépar­te­ment d’études fran­çaises à l’uni­ver­sité de l’Arizona, à Tuc­son, au dépar­te­ment des Women Stu­diesSon pre­mier roman, L’Opoponax (1964), a obtenu le prix Médi­cis.

En pion­nière, Wit­tig com­bat l’oppression du sys­tème hété­ro­crate et capi­ta­liste. Pour ce, elle cite Frie­drich Engels, Pierre-Joseph Prou­dhon et « la saint-simonienne Suzanne Voil­quin ». Monique Wit­tig pointe l’entreprise de domi­na­tion de la classe ouvrière par la classe bour­geoise d’un point de vue mar­xiste, éta­blis­sant le lien entre « exploi­ta­tion sexuelle » et « sys­tème capi­ta­liste » : « C’est ainsi que la classe domi­nante pour­rit nos rap­ports avec le reste du peuple, divise le peuple ». D’autre part, elle conteste le rap­port entre nature et fémi­nin, entre non-européens et « Les Noirs », la réa­lité bio­lo­gique des femmes et des hommes, le lien entre nature et culture racia­lisé et sec­taire.
Wit­tig passe au crible les pro­ces­sus de fabri­ca­tion des ins­ti­tu­tions poli­tiques et cultu­relles domi­nantes et le pou­voir de leurs repré­sen­ta­tions. Les popu­la­tions homo­sexuelles sont par­ti­cu­liè­re­ment invi­si­bi­li­sées, leurs savoirs et leurs pré­ro­ga­tives confisqués.

La bour­geoi­sie capi­ta­liste a pour cadre ini­tial et pre­mier la famille et la domes­ti­cité — schéma tou­jours d’actualité : « Nous com­pre­nons clai­re­ment que la société capi­ta­liste a besoin pour sur­vivre qu’une quan­tité énorme de tra­vail soit faite gra­tui­te­ment ». Le pro­cès de la classe bour­geoise par Wit­tig com­mence à la Révo­lu­tion fran­çaise avec une réflexion sur la pro­priété, le droit, l’égalité, les anta­go­nismes de classe, la dif­fé­rence sexuelle et « le chau­vi­nisme mâle ». Cette pen­sée straight (The Straight Mind), désigne par exten­sion un sys­tème poli­tique où la dif­fé­rence entre les sexes est un concept consti­tu­tif de l’hétérosexualité, concept déter­mi­niste nié par Wit­tig — pen­sée reprise par l’essayiste amé­ri­caine Andrea Dwor­kin (1946–2005).
M. Wit­tig remarque que le voca­bu­laire employé par les lin­guistes et sur­tout les conclu­sions et les axes scien­ti­fiques qu’ils for­mulent cor­res­pondent à la domi­na­tion hété­ro­crate, ainsi qu’à la néga­tion d’«
une His­toire de la femme ».

Monique Wit­tig aborde les ques­tions anta­go­nistes du sujet genré, orienté, qui doit être per­turbé, dis­lo­qué — un hom­mage à la dis­con­ti­nuité. À pro­pos du fémi­nin, du sujet femme, Wit­tig affirme que « les les­biennes ne sont pas des femmes », car « ce qui fait une femme c’est une rela­tion par­ti­cu­lière à un homme, (…) rela­tion à laquelle les les­biennes échappent en refu­sant de deve­nir ou de res­ter hété­ro­sexuelles ». Cette concep­tion de la les­bienne s’inscrit dans une reven­di­ca­tion clai­re­ment maté­ria­liste. Ce qui explique les rejets de la théo­rie queer chez cer­taines fémi­nistes maté­ria­listes fran­çaises, « ce que nous appe­lons la ligne de la « néo-féminité ».
Monique Wit­tig prône une spé­ci­fi­cité les­bienne — une uto­pie du les­bia­nisme ? -, désa­cra­li­sant le je au mas­cu­lin qui englobe le fémi­nin comme inva­riant : « Je
esca­mote le fait que elle ou elles est noyé dans il ou ils », ce qui induit la pro­blé­ma­tique du lan­gage éta­bli comme fixe, ce qu’il donne à lire, assi­mile et obli­tère. L’autrice incite les esprits à s’élargir et à pen­ser ce qui res­tait autre­ment incon­nais­sable, notam­ment « la néga­tion abso­lue du les­bia­nisme », à l’aide de points de vue et d’argumentaires aug­men­tés d’une dimen­sion socio­lo­gique, abor­dant l’universel et l’intime.

Marquée par une édu­ca­tion catho­lique, M. W. use d’un voca­bu­laire reli­gieux pour se recon­si­dé­rer au monde, notam­ment par ses réfé­rences récur­rentes à la figure du cercle, l’une de ses pré­di­lec­tions : « L’image de la sphère infi­nie dont le centre est par­tout et la cir­con­fé­rence nulle part, reprise de Pas­cal mais dont l’origine est plus ancienne, tra­verse l’œuvre de Wit­tig » [Sara Gar­ba­gnoli, Théo Man­tion].
En revanche, Wit­tig remet en cause l’héritage psy­cha­na­ly­tique freu­dien, à cause d’«
un cer­tain usage de la psy­cha­na­lyse qui a amené les femmes [par­ti­cu­liè­re­ment les Amé­ri­caines] à ce degré d’enfermement (…) de déses­poir ». Au cours de ses inter­ven­tions, elle reprend le pro­blème de la lutte des classes, point impor­tant qui « doit faire valoir son inté­rêt comme géné­ral », car « tant que ce n’est pas le cas, que c’est un com­bat spé­ci­fique, on reste dans le ghetto ». Il est donc néces­saire de réexa­mi­ner le rap­port des indi­vi­dus au contrat social. La posi­tion binaire entre matriar­cat et patriar­cat lui est insupportable.

Dans l’arène enne­mie, titre du volume, « en ter­ri­toire hos­tile », Monique Wit­tig pénètre par effrac­tion, aidée de son che­val de Troie, for­çant la porte des sym­boles, et c’est par le choc des mots qu’elle se mani­feste en tant que com­bat­tante, « gué­rillère » et décou­vreuse de nou­veauté pour, écrit-elle, « se bous­cu­ler à la porte de la conscience » — voire son admi­ra­tion pour Natha­lie Sar­raute. Et de citer de nou­veau Pas­cal : « Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? Et com­ment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qua­li­tés, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont péris­sables ? Car aimerait-on la sub­stance de l’âme d’une per­sonne abs­trai­te­ment, et quelques qua­li­tés qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais per­sonne, mais seule­ment des qua­li­tés ». [Pen­sées, frag­ment 323].
Par ailleurs, la prose poé­tique de Monique Wit­tig a recours au sym­bo­lisme de la cou­leur vio­lette (chère à Hilda Doo­lit­tle), para­phra­sant ici Fran­çois Vil­lon : (…) « 
j’/ai peur, déesses, help, quelque fumée vio­lette sort de m/oi der­rière elles. J/e les vois, corps fémi­nin qui tant es soif » (…).

yas­mina mahdi

Monique Wit­tig, Dans l’arène enne­mieTextes et entre­tiens 1966–1999, pré­sen­ta­tion, notes, Sara Gar­ba­gnoli, Théo Man­tion, Les éd. de Minuit, 2024 — 22,00€.

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