Quand on est poète, on croise le fer (Alain Le Beuze, Brasure)

La bra­sure consti­tue une tech­nique qui per­met d’assembler deux pièces métal­liques en créant une conti­nuité. Elle néces­site un métal d’apport qui est fondu par l’action du fer à sou­der ou du cha­lu­meau. Bra­sure est aussi un très beau recueil de poé­sies du poète bres­tois Alain Le Beuze.
Avec lui, « la lumière (est) mise à dis­tance par ce gris ques­tion­nant la nuit ». La Bre­tagne est la terre la plus poé­tique qui soit, puisqu’elle fait face à la mer (
Are­mo­rica en latin) et ne se défi­nit que parce ce qu’elle n’est pas.

A l’instar de Dieu, selon maître Eck­hart, la poé­sie « nous rend sou­vent visite, mais la plu­part du temps, nous ne sommes pas chez nous ». Alain Le Beuze nous invite à être casa­nier.
Si le géné­ral n’équivaut pas à l’universel comme le pré­tend Aris­tote, la poé­sie ne se racor­nit pas dans le lyrisme ou les faits concrets. La poé­sie se défi­nit comme un « ne pas », très proche de la théo­lo­gie apo­pha­tique. Dans cette pers­pec­tive, la poé­sie est une sorte de pou­lain de la mys­tique rhé­nane ou une forme de pied-de-nez bre­ton. C’est drôle comme la Bre­tagne poé­tise les impré­ci­sions de ce qui est géné­ral alors que la poé­sie bre­ton­nise l’universel. Bra­sure d’Alain Le Beuze l’illustre mer­veilleu­se­ment. A Brest, le jour comme la nuit « tardent à se dire » et c’est ce qui fait que la Bre­tagne est l’épicentre de la poé­sie… Ou presque. Tan­dis que la poé­sie n’archive ni ses faux-pas ni ses res­sacs, « La pluie … pique ses idéo­grammes dans les vasières »

Avec Brest, Lorient, Douar­ne­nez, Plou­gres­cant sont les pou­pées russes de cette poé­sie qui, comme la mer, « lance ses longues phrases / pour des récits encore loin­tains ».
La poé­sie s’inscrit comme une espé­rance de pro­messe enfin tenue ou une enfance dont l’innocence est sans foi ni loi. Avec elle, l’amour reçu se conver­tit tou­jours en amour donné, sans contre­par­tie sour­noise. J’aime les sen­tiers bre­tons, leurs méandres magni­fiques, leur volonté de n’être pas rec­ti­lignes, de sau­ve­gar­der la courbe parce qu’elle est la mémoire du visage aimé ; ils sont doués pour l’ensauvagement bien­fai­sant, à l’aune de la femme que l’on désire.

Marcher en Bre­tagne, bas­cu­lant de cha­pelles en fon­taines qui consti­tuent le réseau élec­trique de naguère, est une ver­si­fi­ca­tion. Le naguère, dans ce pays, n’est pas nos­tal­gique. J’oserais dire qu’il n’est pas d’autrefois. Il échappe à la contrainte des rêve­ries pas­séistes par je ne sais quel secret ven­teux, plu­vieux et splen­dide. Le temps n’est pas bégueule. Il passe sans véri­ta­ble­ment se dérou­ler.
Epi­cure raconte dans une ses lettres qu’il existe un « tetra­phar­ma­kos », en bon fran­çais, quatre remèdes pour vivre heu­reux. Les miens sont simples : l’amour, la mer, la poé­sie et le vent qui souffle dans les che­veux. Avec cela, il devient inutile, voire incon­gru, d’être malade. Le Beuze, en pleine forme, nous ache­mine dans ce Finis­tère où « les che­mins tiennent à peine sur les landes ».

La poé­sie ignore la nos­tal­gie dont l’invention tient à la croyance que le temps est une réa­lité. Pour­tant, il suf­fit de savoir que « La mer confon­due au ciel / s’épuise en mar­chan­dages » pour rompre avec l’arrière-scène sor­dide du sou­ve­nir.
Le Beuze mor­pionne la mélan­co­lie puisqu’il consi­dère la poé­sie comme une forme qui ne décrie jamais. La poé­sie n’est pas une méchante langue, une langue de vipère. Ainsi, les marées, les mers modi­fiées, les plantes, les pay­sages sont autant « de sable en cavale / converti sans cesse/ aux épi­pha­nies de lumière… (là où) se démure le silence ». La poé­sie ne bâtit pas de démo­li­tions, ne pré­sage rien, n’a pas d’effectivité tem­po­relle. Elle réduit le cycle de l’éternel retour à une clow­ne­rie déli­cieuse grâce à laquelle « la terre insom­nieuse » évoque l’éveil, la force des vents, par­fois l’horizon comme « une ligne d’inquiétude », mais jamais mena­çante. Être poète, c’est voir que « la mer et la mort sont face à face » et que les îles finis­té­riennes sont rétives au lan­gage. La poé­sie écope cette réti­cence sans suc­cès. Les mots ne peuvent être mariés à cer­tains endroits où les chro­niques sont avant tout une méto­ny­mie des élé­ments, déchaî­nés ou pas.

La poé­sie de Le Beuze décrit des « sen­tiers famé­liques ». Cha­cun cherche sa « ration de terre » par laquelle la peur et le deuil s’oxydent. On n’entre ni en Bre­tagne ni en poé­sie sans rai­son.
Cette poé­sie est « froide » puisque, « avec le vent / point de lyrisme ». L’absence de lyrisme pré­dis­pose à l’acquisition d’un uni­vers à soi. Les mondes sont tou­jours à créer sinon il suf­fi­rait de s’habiller, de se bros­ser les dents et d’aller à la can­tine pour défi­nir un homme. Ici, pas d’interrogations sociales, de « luttes », d’apocalyptisme genré. Ici, « le ciel se couvre d’une ponc­tua­tion de feuilles » si bien que nous ne savons plus si nous sommes exsangues ou en sur­poids. La légè­reté est une syn­taxe que Le Beuze maî­trise avec deux hal­tères dans chaque main. L’effroi est léger. La crainte est légère. Les bour­rasques sont dia­phanes. La mort est de gaze. La nuit ne veut rien. Dans « ces contrées tabas­sées par les pluies », il faut ne pas s’émouvoir du temps passé, fût-il anté­rieur, sous peine (« une peine noire ») de som­brer et de voir « le babil de la neige » tout recouvrir.

On recon­naît un poète au fait qu’on ne peut le mécon­naître, sur­tout lorsqu’il nous devine.
Avec Le Beuze, être fra­ter­nel ne signi­fie pas avoir un frère mais savoir que la contem­pla­tion des marées est par­ta­gée par une « dou­blure solen­nelle », syno­nyme d’un vrai poète. Comme l’écrit Oli­vier Bar­ba­rant, dans sa pré­face du recueil Les adieux d’Aragon, « le ver­tige… n’est plus seule­ment ascen­sion­nel : il donne à voir (et plus sou­vent à entre­voir), un gouffre, si bien que cette part de nuit pro­cure… (aux poèmes) leur par­ti­cu­lière incan­des­cence, et quel­que­fois leur bou­le­ver­sante cruauté ». N’est-ce pas une défi­ni­tion de la créa­tion ? « Le vers … offre une extra­or­di­naire résis­tance au désastre ».

Dès lors, ni la poé­sie ni la Bre­tagne ne sont affaires de géo­gra­phie, quand bien même seriez-vous Pythéas ! Elles ne sont que des triomphes de la volonté de résis­ter au désastre, d’en réfrac­ter le péri­mètre. La poé­sie est une affaire d’allure, l’allure comme règle géné­rale et sou­ve­raine. Les mots n’ameutent aucune cause et n’avivent d’effet. La syn­taxe n’est plus sub­si­diaire quand le prin­cipe de cau­sa­lité dis­pa­raît.
La poé­sie est le « sans pour­quoi » du « je ne sais com­ment ». Alain Le Beuze n’a pas même besoin de cet argument.

valery molet

Alain Le Beuze, Bra­sure, Ever­green, 2009, 106 p. — 13,00 €.

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