Lovecraft, c’est Husserl dans les catacombes et le produit de synthèse de toutes les magies
Le crack Lovecraft
Invariablement à la lecture de Lovecraft, son monde ravit le nôtre. Il est un des rares écrivains à s’emparer de l’univers d’autrui comme si la terreur qu’il éprouvait, et l’étrangeté qui ressort de son œuvre, s’immisçait dans le confort du réel, toujours répété et anorexique, que nous avons pris l’habitude de prendre pour une réalité : chez lui, le réel n’est pas la réalité, encore moins un paradoxe stylistique.
Lovecraft est un rapt à lui seul ; il nous enferme en son sein pour percevoir l’insignifiance de nos radotages sur ce qui se passe puisqu’il ne se passe rien dans ce qui se déroule sous nos yeux. Lovecraft est un kidnappeur qui, une fois ses livres fermés, nous libère de l’ignominie par l’horreur, en éternisant la hideur, le gluant et les souterrains comme aire de jeux et triangulation de l’angoisse et de la mort pour découvrir ce je ne sais quoi de plus aberrant encore.
Dans De la magie, Giordano Bruno évoque la magie des prestiges « quand on entoure ces opérations (de magie) de certaines circonstances qui les font apparaître comme les œuvres de la nature ou d’une intelligence supérieure, et ce afin d’emporter l’admiration par ces illusions ». La magie des désespérés, quant à elle, consiste à devenir « le vase ou l’instrument (d’un esprit), et paraître ainsi savant… Les désespérés accueillent eux les mauvais démons… en usant de l’Art Notoire ».
Lovecraft est le styliste de l’Art Notoire, celui qui considère, dans La tombe,que « l’humanité a une vision mentale trop limitée pour peser avec patience et intelligence des phénomènes » ; Lovecraft, c’est Husserl dans les catacombes et le produit de synthèse de toutes les magies. Il pratique également la réduction (ou Épochè) qui consiste à suspendre radicalement l’« approche naturelle » du monde pour permettre l’accès aux « choses mêmes ».
Avec lui, on a envie de pénétrer « à n’importe quel prix dans la pénombre du sépulcre, dans ces glaciales profondeurs qui semblent » nous appeler. Il existe la dialectique entre Eros et Thanatos mais on sait moins qu’il existe aussi ce sentiment de survol de ces deux « impulsions », non par leur synthèse, mais pas leur perception imbriquée, c’est-à-dire leur annulation par « l’ironie (qui) participe, souvent même, aux pires horreurs » comme dans La maison maudite près de laquelle la silhouette de Poe prend trop de liberté avec son fantôme.
Lovecraft, c’est l’écriture en canon et le meuglement de la porte entrebâillée ; par ses chants répétés, il carbonise tout avec un boulet de charbon : il ne grise rien, il noircit. C’est le savoir-vivre dans la songerie horrifique, un monstre avec le petit doigt en l’air. Il nous prend en fourchette entre l’angoisse et le lyrisme de l’enténèbrement que ses poèmes exemplifient tandis que sa paternité semble coloniser même les œuvres qui le précèdent, comme La tour d’écrou de Henry James. Il est si envahissant que son œuvre en devient impersonnelle. Il innocente le lugubre, faute d’avenir.
valery molet
