Inconnu, Farces et facéties de Karaghiozis

Inconnu, Farces et facéties de Karaghiozis

Du théâtre d’ombres classique version grecque, avec le fameux fou du Sultan, Karaghiozis l’ingénieux

Karaghiozis est en Grèce un personnage incontournable et populaire, qui tire son origine de nombreuses cultures. Évidemment, c’est l’héritier en ligne droite du Karaghöz turc, lui-même fils de la tradition perse. À moins que ce ne soit l’inverse. Car une histoire gréco-ottomane est rarement simple. Quoi qu’il en soit, ce personnage, caricature vivante et enjouée, appartient à la même famille que les figures de la Comedia Dell’arte – lesquelles ont inspiré Molière -, Guignol et consorts.

C
et ouvrage propose trois pièces – Karaghiozis et le château des fantômes, Le Mariage de Barba Yorgos et Karaghiozis et les sept dragons – de ce théâtre d’ombres qui était le reflet de la pensée de la rue. Karaghiozis est en effet l’équivalent de notre « fou du roi » : il est celui qui critique ouvertement le pouvoir ; il est un héros absurde qui reflète l’absurdité du sultan, de sa vie, de ses décisions. Les trois pièces – évidemment réécrites et modifiées au fil des siècles car issues d’une tradition orale – ont été choisies de manière arbitraire. Mais l’option d’avoir opposé deux pièces « classiques » du genre (Karaghiozis et le château des fantômes et Le Mariage de Barba Yorgos) à une pièce tragique, Karaghiozis et les sept dragons, est intéressante. De plus, ces trois œuvres permettent la découverte des principaux personnages récurrents – Karaghiozis, Fatmé, la fille du sultan, le fruste Barba Yorgos, Sélim Bey, le sultan…

Tandis que dans les deux aventures « classiques », Karaghiozis use d’ingéniosité pour arriver à ses fins, les quiproquos et les farces se multipliant pour la plus grande satisfaction des spectateurs (Karaghiozis protège par exemple Fatmé des convoitises de partis tous plus odieux les uns que les autres), Karaghiozis et les sept dragons donne à voir toute une série de décès. Autant de chevaliers errants qui pour obtenir la main de la fille du sultan partent combattre en vain un dragon. Bien sûr, la lecture peut s’opérer selon plusieurs strates. On peut tout à fait occulter la satire d’une société que l’on n’a pas connue. Reste qu’à l’instar de toutes les farces et autres pièces du genre, on retrouve ici des archétypes qui eux sont atemporels. Seuls changent les titres des œuvres…

Partagé entre rire et indignation – polie ou simulée – le spectateur, le lecteur – car après tout, ici, nulle trace d’un drap dressé derrière lequel s’activer ombrageusement – découvre tout un pan historique et traditionnel du vaste bassin méditerranéen et même plus. Les histoires ne se racontent pas, elles se découvrent. Je ne puis m’empêcher de remarquer certaines analogies troublantes qui prouvent l’universalité de la farce. Ainsi Barba Yorgos présente des similitudes avec la fameuse Baba Yaga russe. Même côté fruste et retiré, même crainte qu’il/elle inspire. De toute évidence, Karaghiozis et Arlequin ont plus d’un point en commun. Et les fables d’Istanbul, de Delphes et de Venise qui tirent leur essence d’une même source, l’âme humaine, racontent la même histoire. Seuls les modes, les personnages, l’univers changent. Le plaisir que l’on a à lire ces histoires, lui, demeure – bien qu’il soit toujours regrettable de lire sans voir ces textes mis en scène. 
À la fin de l’ouvrage est proposé un dossier de vingt pages intitulé « Ombre et lumière, une brève histoire du karaghiozis », rédigé par Marie Gaulis – qui signe aussi la traduction librement adaptée des trois pièces mentionnées. Très didactique, ce trop court dossier donne envie de se plonger non pas dans les eaux bleues de la Méditerranée mais dans cette culture toute de mythes et de légendes, et qui ne demande qu’à nous aveugler.

La collection « Les Classiques du Monde« , dirigée par Laure Pécher, se démarque par son originalité et sa volonté de promouvoir des textes qui sont – ce n’est pas une surprise – des classiques dans leur pays. Vocation européenne profonde qui met surtout la Grèce à l’honneur. Dernière parution : un livre signé Vintzentzos Cornaro, Erotocritos, qui est en quelque sorte le Tristan et Iseult hellène. À découvrir de toute urgence !

julien vedrenne

Inconnu, Farces et facéties de Karaghiozis – Le Château des fantômes (traduit du grec et adapté par Marie Gaulis. Pièces originales transcrites par Antonis Mollas et Marcos Xanthos), Éditions Zoé, septembre 2005, 242 p. – 20,00 €.

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