Zidrou & Frank Pé, Le Spirou de… – La lumière de Bornéo
Une fable humaniste et écologique
Combinant plusieurs histoires autour d’un enchaînement de relations humaines plus ou moins complexes, plus ou moins compliquées, les auteurs mènent une intrigue aux nombreux ressorts. La vie du cirque, le spectacle donné par la ménagerie du dompteur, la prestation du gorille Bornéo, les coulisses du marché de l’Art avec ses experts autoproclamés tissent une tension attractive. Les rapports d’un Spirou avec une adolescente qu’il ne sait comment aborder, canaliser offrent aux auteurs de belles réparties et des dialogues savoureux.
« Aaah ! Les noms en « –ismes » ! Que serait l’histoire de l’art sans les noms en « –ismes » !? » Frank Pé, propose le Zooïsme pour le nouveau courant qui se révèle dans cet album. L’univers animalier combiné à celui de l’art pictural sert de base à ce nouvel épisode de la collection « Le Spirou de… ».
Kurt, un chasseur d’images animalières progresse dans la jungle avec Fauvette, un bambin sur les épaules, qui s’émerveille de ce qu’elle voit et l’exprime à pleine voix. Surpris par des braconniers alors qu’ils aperçoivent un okapi blanc, l’homme est tué, la fillette laissée pour morte.
Spirou et Fantasio sont dans le bureau de Zalia Alaoui la nouvelle rédactrice en chef du Moustique. Ils rentrent de Palombie avec un reportage sur le méga-barrage que projette de réaliser la Chinese Bulding Corporation. Alaoui juge l’article bon, très bon mais elle veut en atténuer les propos pour ne pas mettre en danger les rentrées financières des annonceurs liés à la Chinese. Si Fantasio, subjugué par la jeune femme, est prêt à des concessions, Spirou refuse tout net et …démissionne. Il pourra ainsi, après toutes ces aventures, ne rien faire, se perdre en forêt, traîner dans les musées. Et il a toujours rêvé de peindre.
À la galerie Bernard, c’est l’effervescence. On vient de livrer une nouvelle caisse de toiles d’un artiste anonyme mais d’un réel talent. Le galeriste prévient immédiatement ses deux principaux acheteurs promettant à l’un et à l’autre l’exclusivité de l’information.
À Champignac, le Comte et le Dr Follicule trouvent un champignon qui …n’existe pas !
C’est en revenant du magasin où il a acheté tout le nécessaire pour commencer à peindre que Spirou tombe sur une affiche du cirque Mondo présentant Noé et sa ménagerie. Celui-ci est à l’aéroport pour accueillir Fauvette, sa fille, qui vient du Canada, une adolescente maussade, furieuse de venir chez son père. Noé demande à Spirou de la prendre sous son aile.
Entre une invasion de ces champignons inconnus, des toiles d’une provenance mystérieuse et l’adolescente difficile, Spirou va devoir changer ses plans…
Frank Pé, dans son histoire avant qu’elle ne soit scénarisée par Zidrou, a voulu faire mourir Spirou, le moderniser pour le rendre plus humain. Il voulait lui faire perdre ce rôle de héros et devenir un homme d’aujourd’hui, réagissant, s’indignant aux soubresauts du monde devenu hystérique et pourri par plein de choses. Mais c’est également une ode à la beauté du monde, du règne animal dans son ensemble. Les auteurs auraient-ils comme dessein d’en finir avec le célibat de Spirou ? Sa rencontre avec cette jeune femme qui l’initie aux techniques de la peinture, des remarques, des allusions le font grandement penser. Et pourquoi pas ?
Cette histoire est l’occasion pour les auteurs de proposer nombre de situations humoristiques, caustiques, de faire rire par des observations, des réflexions. Ainsi, ils ironisent sur le coût des traitements pour la repousse des cheveux, sur le scénario super-vendeur de la non-aventure que Spirou prépare en voulant glandouiller… Ils ridiculisent franchement des riches « amateurs » d’art, l’un se moquant de l’autre quand celui-ci a acheté une vue de la Tour Eiffel par Rembrandt et que ce dernier se défend en disant qu’il ne pouvait pas savoir que le peintre n’avait pas visité Paris.
Que dire des dessins de Frank Pé sinon qu’ils sont superbes, d’une qualité exceptionnelle, qu’ils concourent à faire de cet l’album un objet d’art, un album de très belle facture avec un nombre de pages conséquents et un papier du plus bel effet ? Ce dixième album pour les dix ans de la collection est vraiment remarquable pour le thème et la modernité donné aux héros.
serge perraud
Zidrou (scénario sur une histoire de Frank Pé), Frank Pé (dessin), Cerise (couleurs), La lumière de Bornéo, Dupuis, coll. « Le Spirou de…« , octobre 2016, 92 p. – 16,50 €.