Winston & Clementine Churchill, Conversations intimes, 1908-1964
La correspondance privée d’un personnage historique constitue pour l’historien une source précieuse car l’auteur s’y livre souvent avec sincérité. C’est aussi un formidable moyen de décrypter sa personnalité, son caractère, ses pensées, etc. On lira donc avec plaisir cette imposante correspondance entre Winston Churchill et son épouse, qui court depuis leur rencontre jusqu’à la mort du vieux lion. Ces lettres, écrites avec autant d’humour, d’affection que de sérieux, nous permettent d’entrer dans l’intimité de ce couple lié par un amour durable, mais dans lequel la politique tenait une place centrale.
Les lettres sont en effet riches en commentaires politiques. Winston y dresse des portraits savoureux de ses contemporains, des grands leaders de la vie parlementaire britannique et de l’Europe de son temps. On y trouve la confirmation de son admiration pour Mussolini que partage d’ailleurs Clementine, de ses préventions contre de Gaulle et ses partisans, de son constant souci de plaire à Roosevelt. A l’inverse, la crise dynastique de 1936 provoquée par l’abdication d’Edouard VIII n’apparaît que fort peu, ce qui peut laisser le lecteur sur sa faim, quand on connaît le soutien que Churchill apporta au souverain.
En parcourant cette correspondance, on retrouve la cyclothymie churchillienne, son « black dog », ces accès de dépression qui le touchent avec régularité, et que Clementine tente d’apaiser tout en étant elle aussi de santé très fragile. Cela dit, son influence politique auprès de son mari, si elle reste indirecte, n’en est pas moins évidente, à travers les conseils de modération qu’elle lui donne à plusieurs reprises. Elle gère avec finesse les colères de son époux, s’excuse de ses propres irritations et s’inquiète toujours pour lui et pour sa santé. Sa propre vie mondaine lui permet en outre de récolter des informations, saisir des humeurs, tester les fidélités.
Enfin, l’intérêt de cette correspondance réside aussi dans les détails qu’on peut y glaner sur la vie d’un couple de grands bourgeois anglais, sur ce mode de vie si particulier de l’establishment britannique. Les Churchill aiment la vie à la campagne (l’achat et l’entretien de Chartwell occupent une place privilégiée dans leurs échanges), consacrent du temps à trouver des résidences londoniennes conformes à leurs goûts et à leur statut social et sont souvent séparés pendant de longs mois par les voyages qu’ils effectuent en Europe, le plus souvent séparément.
Ce livre ne se lit ni comme une biographie, ni comme un roman. Il reste néanmoins d’un abord agréable et fort instructif sur ce temps où l’on s’écrit, y compris quand on vit dans la même maison. C’est un tableau d’une société disparue, vue à travers deux êtres qui en ont été des piliers.
frederic le moal
Winston & Clementine Churchill, Conversations intimes, 1908-1964, présenté par François Kersaudy, annoté par lady Mary Soames-Churchill, Tallandier, octobre 2013, 843 p. – 29.90 €.
