Ursula Krechel, Terminus Allemagne

Ursula Krechel, Terminus Allemagne

Un roman d’importance qui éclaire d’une autre manière l’histoire de l’Allemagne

L’histoire de l’Allemagne de l’Ouest depuis 1945 peut s’écrire, se lire et se raconter comme une belle histoire. Elle a commencé sur les champs de ruines du nazisme ; en chantier, partie de zéro, elle est ensuite une succession de réussites et de succès insolents dont la liste ici serait trop longue (berlines allemandes, victoires en coupe du monde, réunification..). Paix et prospérité ont été les conditions idéales d’une forme d’adhésion collective à ce récit confortant une Allemagne honnête, juste et méritante, libérée, exorcisée des démons criminels du passé. Et pourtant, une autre histoire est possible : celle des ombres.
Face aux forces majeures, des êtres porteurs de voix, en mode mineur, qui ne pouvaient être ni comprises ni entendues, ont disparu. Ces fritures sur la ligne ont pourtant laissé des traces dans les archives. Et c’est à partir de ces traces, de ces actes d’existence, que ce roman (couronné par le Prix du livre allemand en 2012) s’est construit.

Un matin de septembre 1956, un juge d’un tribunal d’instance fit une déclaration personnelle, en public, avant l’audience. Il cita des articles de la Loi fondamentale et notamment celui ci : « Nul ne doit être discriminé ni privilégié en raison de son sexe, de son ascendance, de sa race, de sa langue, de sa patrie et de son origine, de sa croyance, de ses opinions religieuses ou politiques. » Acte étrange, à la fois conforme et inattendu ; provoquant, entraînant par la suite une succession de rapports, d’enquêtes internes et hiérarchiques, imprégnées d’inquiétudes et de suspicions sur les motivations et les raisons réelles d’une telle déclaration qui semblait inutile au regard de l’affaire à traiter. Qu’est ce qui lui a pris, à ce magistrat ? Ce juge-là est au coeur du roman d’Ursula Krechel, qui fait le portrait de cet être énigmatique, conformiste car homme de droit, juge et victime jusqu’au bout des doigts.
Dans le roman, il s’appelle Richard Kornitzer. Juge brillant, appliqué et opiniâtre, spécialisé dans le droit civil, il est promis dans les années 30 à une brillante carrière. Marié à Claire, une femme tout aussi ambitieuse et volontaire, dirigeante d’une société de publicité, ils fondent une famille moderne du Ku’damn de Berlin. Mais l’arrivée au pouvoir du nazisme les brise. En partie d’origine juive, Kornitzer est mis légalement à la retraite, en vertu de l’article 1 du paragraphe 3 de la « Loi sur la restauration de la fonction publique ». Le processus est enclenché : exclusion, persécutions. Les enfants sont envoyés en Angleterre. Kornitzer s’exile à Cuba et sa femme reste en Allemagne pour tout perdre. Le roman commence par leurs retrouvailles après 10 ans de séparation. La lente reconstruction sociale, familiale et affective s’amorce.

Le roman tire toute sa force dans la description froide, précise, méticuleuse de ce processus progressif. Comment Kornitzer est-il parvenu point par point à redevenir juge? A reprendre carrière au prix de quels compromis ? Comment un homme peut-il retrouver, retoucher sa femme après dix ans de séparation contrainte? C’est visuel, sensuel et mécanique. Les corps vieillis s’ajustent, comme les consciences qui s’accommodent des silences et des arrogances. Kornitzer participe à la refondation de l’Allemagne, à sa manière judiciaire, comme un juge, une autorité collaborant avec d’autres magistrats qui sous le nazisme disaient encore le droit en poursuivant une carrière sans accrocs. Le couple se bat pour obtenir réparation. Il s’use devant les procédures d’indemnisation qui s’éternisent, à devoir constamment fournir les preuves des préjudices subis.
Les morts ont leur mémorial, trouvent parfois leur place dans les mémoires collectives, mais les rescapés, les sur-vivants s’installent dans un processus différent, qui les dissout étrangement, participant involontairement et nécessairement à une forme d’oubli d’eux-mêmes, de leur vécu. Le style abrupt du récit, rétif et résistant à tout sentimentalisme – ce qui dans un roman est un véritable tour de force – obéit à cette tension de la reconstruction des êtres. Marqués dans leur chair et dans leur coeur, ils sont déterminés par le cadre objectif, concret de leur existence.

L’architecture est essentielle : « Ils étaient tombés amoureux l’un de l’autre et du bâtiment », ce bâtiment c’est l’Universum, cinéma mythique du Berlin des années 30 créé par l’architecte Erich Mendelsohn, dont la figure hante le récit et les personnages du roman. Parti en 1933, l’architecte n’est jamais revenu en Allemagne, comme 95 % des exilés. Les lignes berlinoises courbes et harmonieuses de l’architecte ont été brisées. Après 1945, les Kornitzer ont vécu seuls sur des pointillés, dans une petite maison de Mayence, avant de disparaître.
Ursula Krechel est parvenue à faire de ces pointillés un roman d’importance qui, en prenant tout le monde à rebrousse-poil, éclaire d’une autre manière l’histoire de l’Allemagne.

camille aranyossy

Ursula Krechel, Terminus Allemagne, (trad. Barbara Fontaine), Carnets nord éditions montparnasse, Paris, septembre 2014, 439 p. – 19,00 €

 

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