Susanne Bujot, Jean José Marchand, Jorge Luis Borges

Susanne Bujot, Jean José Marchand, Jorge Luis Borges

Un véritable trésor pour les admirateurs de Borges

En janvier 1972, Borges a accordé à Jean José Marchand une série d’entretiens filmés pour la collection documentaire des « Archives du XXe siècle ». On ne peut que se réjouir de les voir désormais disponibles en coffret, car il s’agit là d’un vrai trésor offert aux admirateurs de l’écrivain.
S’exprimant en français, avec un humour très pince-sans-rire, un brio intellectuel renversant et une modestie outrancière dont les attitudes relèvent par moments du sketch, Borges répond aux questions les plus variées – littéraires, politiques, métaphysiques… – de l’air anodin qui convient pour une simple conversation en tête-à-tête, sans doute choisi pour éviter de paraître pontifiant, mais qui donne surtout au spectateur l’illusion délectable d’avoir le grand homme en visite chez soi. Le contraste avec le ton solennel, voire emphatique de l’intervieweur ajoute du cocasse au spectacle, d’une manière dont Borges s’est certainement réjoui, lui qui considérait l’humour comme un ingrédient indispensable en littérature et ailleurs.

Sur le plan strictement intellectuel, les propos de l’écrivain frappent par une caractéristique qui ressort encore mieux à l’oral qu’à travers ses essais : l’érudition si vaste qu’elle permet des rapprochements, des analyses et des synthèses dont aucun autre lettré de son temps n’aurait sans doute été capable. Rien dans ces entretiens ne manque d’intérêt, si bien qu’on a l’embarras du choix pour évoquer les séquences les plus passionnantes. Pour l’anecdote et pour son côté édifiant (allant complètement à l’encontre des “valeurs“ de nos jours), notons le moment où Borges explique sa jubilation d’avoir appris par un libraire de Buenos Aires qu’en un an, 47 exemplaires de son Histoire de l’éternité avaient été vendus – chiffre prodigieux qui lui a fait bien plus d’effet que les ventes par milliers d’une époque ultérieure.
Lumineuses aussi, ses explications sur l’absurdité de « l’engagement » en littérature (car aucun écrivain ne maîtrise les conclusions que les lecteurs peuvent tirer de ses livres) et de la volonté d’être moderne (étant donné qu’on est fatalement de son temps), mériteraient d’être citées dans tout débat sur ces sujets. Inévitablement interrogé sur Freud aussi, Borges a l’air de beaucoup hésiter entre trois hypothèses : était-ce simplement un fou ? ou un charlatan ? ou un auteur pris au piège de son propre style consistant à outrer et à user de termes trop catégoriques ? C’est là un morceau d’anthologie et un moment de spectacle digne d’un grand acteur – comme on en trouve de nombreux sur chaque DVD de ce coffret hautement recommandable.

En revanche, l’éditeur aurait dû remarquer la faute d’orthographe (« 1ére ») qui figure sur chacun de la quarantaine de cartons apparaissant entre les chapitres des entretiens, une coquille particulièrement agaçante dans le contexte d’un coffret consacré à Borges et destiné à un public de lettrés.

agathe de lastyns

Susanne Bujot, Jean José Marchand, Jorge Luis Borges, coffret de 3 DVD, Montparnasse, mars 2013, 6 h. 49 min. – 33,55 €

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