Frederick Wiseman, Crazy Horse
Installons-nous sur les fauteuils rouges, la bouteille de champagne est dans son seau glacé
Frederick Wiseman est allé faire un tour du côté du Crazy Horse. Après la Comédie-Française, puis l’Opéra de Paris (son film La Danse nous avait d’ailleurs enthousiasmé …) le documentariste d’origine américaine s’est attaqué à cette troisième institution parisienne de la rive droite, cabaret de référence mondiale du nu. Il en a fait un film, sélectionné dans les meilleurs festivals du monde : Venise, Londres, Toronto, San Sebastian, Tokyo. Maintenant chez vous. Force est de reconnaître avec quelle maestria le réalisateur a su passer de la danse classique à la danse érotique. Sans renier ni tordre son style d’un chouia. La classe.
Toujours la scène, les corps, les coeurs, les conseils, les lumières, les sons et les coulisses filmés de manière presque froide, à bonne distance. Scénario typique du réalisateur : les êtres discutent, s’affrontent, se préparent et s’impliquent corps et biens pour que ça marche, pour que la magie fonctionne, au final. Ce n’est pas un film érotique mais un film « sur » l’érotisme vivant : observons les mouvements de l’objet de nos désirs. Installons-nous sur les fauteuils rouges, la bouteille de champagne est dans son seau glaçé. Le spectacle va commencer. Place au(x) desir(s), aux projections, aux impressions. C’est le feu d’artifice, le feu d’artifesse ! C’est du cinéma. Le décalage fonctionne à plein régime.
Le Crazy Horse est avant tout une entreprise. Un système de production. Une usine à rêves. Wiseman ne masque pas la réalité sociale : les pressions des actionnaires, les ennuis techniques et toutes les contraintes de temps, de matériel ni les petites mesquineries qui sont le lot de toutes les entreprises. Philippe Découflé et Ali Mahdavi travaillent ensemble pour mettre en scène le nouveau spectacle : hésitations, doutes, colères et réflexions parsèment le parcours devant les danseuses fidèles, concentrées et appliquées.
L’érotisme de qualité est aussi un produit social, économique. Il faut sélectionner la matière vivante lors des castings : les filles sont alors alignées, presques nues, présentent seins, fesses et elles dansent. La sélection naturelle et technique est sans appel, aussi implacable qu’étrange, quasi surréelle. On ne travaille pas les fantasmes de manière innocente.
Ce film parvient à démonter l’objet, à en montrer le mécanisme sans pour autant le réduire à sa propre fabrication ; voilà un tour de force qui relève d’une magie naturelle, évidente : la chenille devient un papillon, éphèmère, le temps d’un soir. L’équipe du film a planté ses caméras à l’intérieur de la chrysalide. A l’extérieur de la boîte, les femmes ne sont pas grand chose, à peine visibles. A l’intérieur, elles travaillent, répètent et cherchent inlassablement le geste qu’il faut, la bonne posture. Elles sont alors des bûcheuses infatigables, déjà séduisantes mais ordinaires, encore accessibles. La dure mutation s’amorce.
Cette histoire de transformation n’est pas linéaire : ce n’est pas une question de temps, mais de lieu, de système. Les images ne se suivent pas, elles se superposent. Il n’y a pas de début, ni de fin, c’est cyclique : la fin c’est tous les soirs. Définitivement mises en scène et en musique, coiffées, maquillées, habillées par la bonne texture, les danseuses sont maintenant les princesses inaccessibles du désir. De grandes prêtresses, maîtresses de leurs attributs, qu’elles cachent et révèlent. A qui ? Au spectateur ou à la caméra ?
L’esprit ne peut alors que s’envoler devant l’objet, l’image et les mouvements : trop de puissance évocatrice. La caméra cherche pourtant, elle capture, le plan est rapproché mais on ne voit rien, on imagine. Et le documentaire prend une autre dimension. Celle de l’humain dépassé par lui-même. C’est cela l’érotisme : une histoire de regard, de chose et d’écran. C’est factice et fonctionnel, comme le cinéma.
Il existe un monde, un écrin où l’on s’efforce de faire la différence entre le cul et la fesse. Merci à Frederick Wiseman de nous l’avoir mis en lumière, sans être dupe.
camille aranyossy
Frederick Wiseman, Crazy Horse
Editions Montparnasse, 2012. Couleur, 128 minutes, – 18,00 €.
Complément : un livret comportant un entretien avec le réalisateur