Ludwig Wittgenstein, Lettres à sa famille. Correspondances croisées 1908-1951
Mieux valait ne pas être de sa famille
Cette correspondance familiale, où les lettres de sa fratrie occupent plus de place et captivent davantage que celles de Ludwig Wittgenstein, nous fait découvrir le philosophe sous un jour peu plaisant, quoique ce dernier y apparaisse aussi sous des traits admirables, notamment pendant la Première Guerre mondiale, où il fait son possible et mobilise ses relations pour être affecté aux endroits les plus dangereux, à l’exact opposé des “planqués“.
Adulé par ses sœurs et chéri par son frère Paul (jusqu’à l’étape d’une brouille tardive), le jeune Ludwig se distingue souvent par une froideur et une dureté étonnantes à leur égard. Ainsi, lorsqu’il décide de renoncer à sa part d’héritage, il la distribue en excluant Margarete (sous prétexte qu’elle n’aurait pas besoin d’argent, sans se soucier de l’impression que son geste produit sur toute la fratrie), et prive constamment la famille de sa présence, allant jusqu’à interdire à l’affectueuse Hermine de venir lui rendre visite dans le village où il enseigne.
A une lettre qui contient des lignes comme celles-ci : “(…) je suis très triste quand je pense à autrefois. Comme j’aimais être avec toi, combien tu m’as donné. Combien j’ai toujours aimé t’écrire et te raconter tout ce qui me passait par la tête. Cela aussi doit-il finir ?“ (p. 164), Ludwig répond sur ce ton : “(…) Cette lettre m’est en fait tout à fait incompréhensible. Le diable seul sait les bêtises que Nähr [un ami] a bien pu raconter pour que tu croies devoir me rendre visite. Avec un petit peu de bon sens et de compréhension, il aurait dû savoir que je n’étais pas et ne suis toujours pas disposé à recevoir une visite de ta part ! (S’il te plaît, montre cette lettre à Nähr !) Pouvais-tu vraiment ignorer que mon souhait de ne pas recevoir de visite de ta part pour le moment était sérieux ?!“ (p. 165), et ce n’est que le début des vitupérations contre Hermine, que Ludwig accuse carrément de le tyranniser.
Tout cela, au nom (entre autres) de principes moraux et du souci de ne pas se montrer devant les villageois avec une sœur grande bourgeoise. Lorsqu’on apprend, par la suite, que Wittgenstein a échoué en tant qu’instituteur, et qu’il pouvait lui arriver de gifler un élève, on n’en est guère surpris : les altruistes qui commencent par faire souffrir leurs proches sont rarement une bénédiction pour le reste des gens.
Il n’est pas nécessaire de multiplier les exemples propres à rendre Wittgenstein aussi antipathique au lecteur que ses sœurs semblent appréciables. Ce sont leurs lettres, comme certaines missives empreintes d’humour de Paul, qui constituent le meilleur de ce volume.
D’un certain point de vue, on peut conclure que le principal intérêt du travail de recherche et d’édition d’où le livre résulte, c’est (contrairement à ses visées essentielles) de nous avoir permis de faire connaissance avec la fratrie de Ludwig, remarquable et attachante.
feuilleter le livre
agathe de lastyns
Ludwig Wittgenstein, Lettres à sa famille. Correspondances croisées 1908-1951, traduit par Françoise Stonborough, Flammarion, mars 2021, 412 p. – 26,00 €.