Laurence Debray, Juan Carlos d’Espagne

Laurence Debray, Juan Carlos d’Espagne

Juan Carlos, le Grand d’Espagne

Les monarchies européennes sont souvent qualifiées de démocraties couronnées. L’Espagne ferait-elle exception ? Serait-elle une république couronnée, qui attend le départ de son souverain pour retrouver sa véritable nature de régime « sans tête » ? C’est ce que certains avancent, tant la personnalité hors du commun du roi Juan Carlos domine l’institution, surtout depuis 1981. Cet homme a eu un destin exceptionnel. C’est ce que tente de montrer Laurence Debray qui, après un séjour dans l’enfer de la finance, revient au paradis des Lettres pour signer une belle biographie, agrémentée d’archives françaises inédites. Elle y réussit en décrivant comment ce prince est parvenu à restaurer la monarchie et la démocratie dans un pays qui n’en finissait pas de panser ses plaies de la guerre civile. Figure historique d’exception, l’Espagne et les Espagnols lui doivent beaucoup. Tout cela on le sait.
Le principal intérêt de l’ouvrage est ailleurs à mon sens. Il se situe dans une analyse fine de ce qui est non seulement le principal trait de caractère de Juan Carlos mais de ce qui guide, depuis son enfance, sa vie : son sens du devoir. Qui ne connaît rien aux monarchies, qui ignore tout de la vie des princes ne peut comprendre que ces individus sacrifient leur existence à un principe et à une institution. Juan Carlos, comme tous les princes, le sait depuis sa plus tendre jeunesse.

Pour pouvoir rétablir la monarchie de son grand-père Alphonse XIII, il a trahi son père, le seul héritier légitime ; il a trompé le général Franco, son tuteur, avec lequel il noua une relation des plus complexes, et qui comptait sur lui pour sauver l’héritage ; il a supporté les avanies, les critiques, les humiliations, le jeu trouble des franquistes et des autres princes de sa Maison. Dans un seul but : monter sur le trône et renouer avec la tradition monarchique. Cette œuvre lui procura de profondes souffrances, des déchirures intimes. Sa mère et sa femme, la brillante reine Sofia (dans les veines de laquelle coule le sang de la reine Frederika de Grèce !) lui apportèrent une grande aide. Il ne dévia pas de sa route sur laquelle, pourtant, il s’engagea sans plan.
Loin d’être un intellectuel et un grand stratège, Juan Carlos bénéficie d’un jugement sûr, d’une intuition politique redoutable, de remarquables capacités de dissimulation. Ces qualités se révèlent décisives à l’heure de la grande transformation, quand il s’est agi de légaliser le parti communiste, de démanteler le système franquiste et d’instaurer le pluripartisme.

Tout cela Laurence Debray l’a parfaitement compris comme elle a saisi les risques, plutôt que les dangers, des unions bourgeoises que nouent désormais les princes. Aujourd’hui, Juan Carlos est très critiqué par les médias et une partie de la population, pour une obscure histoire de chasse en Afrique. Le sauveur de la démocratie, celui qui se dressa contre les putschistes de 1981, celui qui seul pouvait – comme roi et ancien compagnon d’armes – convaincre les généraux de renoncer, doit faire amende honorable et s’excuser de sa terrible faute. Les temps ont changé…
Le parcours de cet homme est à méditer.

frederic le moal

Laurence Debray, Juan Carlos d’Espagne, Perrin, février 2013, 410 p. – 25,00 €

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