La Vie de l’esprit en Europe centrale et orientale depuis 1945 (coll.)
Quelques pas vers le rapprochement
Ce “dictionnaire encyclopédique vivant“ se propose de faire mieux connaître en France la pensée d’Europe centrale et orientale, souvent ignorée, quand elle n’est pas négligée pour être perçue comme “provinciale“ par comparaison avec celle de l’Ouest. L’excellente introduction, due aux codirectrices de l’ouvrage, mériterait d’être éditée en plaquette au bénéfice des lecteurs qui rechignent à lire ce gros volume : elle aurait de quoi les y inciter, exposant clairement certaines tendances intellectuelles différentes des nôtres, et d’autant plus susceptibles d’enrichir le débat et la transmission culturelle.
L’accent est mis, dans la plupart des textes, sur la lutte contre les totalitarismes, que ce soit par le biais des arts et des lettres ou par celui de la philosophie. Le lecteur tirera profit, entre autres, des mises en garde de Vaclav Havel pour qui la société totalitaire du XXe siècle est “un miroir grossissant de la civilisation moderne en son entier“ et un “portrait prospectif possible du monde occidental“ (p. 20), ou de l’analyse des trois types d’aliénation par le philosophe Assen Ignatov (pp. 29-32).
L’article de Chantal Delsol sur les “Démocraties illibérales“ offre une éclairage irremplaçable sur ce phénomène, en expliquant ses origines, liées en partie à l’attachement des peuples d’Europe centrale pour leur tradition culturelle, en partie à la culture de soumission présente dans ces pays.
De son côté, “Giegroyc, les écrivains du cercle de Kultura“, par Maria Delaperrière (pp. 233-237), met en valeur la floraison exceptionnelle de la culture polonaise en France entre 1947 et les années 1980. Parmi les meilleurs articles de l’ouvrage, il faut citer aussi “Homo sovieticus“ de Wojciech Bonowicz, “Humanisme européen“ de Jacques Dewitte, “Identités en Europe centrale“ de Michel Maslowski et “Incommunicabilité d’expériences Est/Ouest“ de Joanna Nowicki. Les lire attentivement, c’est réduire la susdite “incommunicabilité“. A ce propos, on peut relever également “Transfert culturel“ par Damien Ehrhardt qui met en valeur la circulation des idées entre l’Est et l’Ouest.
On apprécie beaucoup aussi “Seconde dimension de la pensée. Critique du cartésianisme occidental“ de Antoine Arjakovsky, où se trouve résumée de manière limpide la pensée de Chestov et de la lignée intellectuelle qui en est issue. “Transcendance horizontale“ de Michel Maslowski évoque, entre autres, la philosophie de Leszek Kolakowski, qui a des points communs avec celle de Levinas et de Tischner.
Sous un angle politique davantage qu’intellectuel, Georges-Henri Soutou explique très bien la satellisation de l’Europe centrale et orientale par l’URSS, dans le chapitre “Relation à la Russie“.
La richesse d’informations et le niveau de la plupart des chapitres contrastent de façon malvenue avec l’indigence de quelques articles, dont “Cinématographie roumaine après 1945“, par Hariclea Nicolau, qui frappe par sa brièveté – inversement proportionnelle à l’ampleur du sujet dont il traite – et par l’incurie consistant à présenter plusieurs films sous des titres différents de ceux qui permettent de les identifier depuis leur sortie en France (un exemple : “L’agent de police, adjectif“ au lieu de “Policier, adjectif“, p. 105). N’y avait-il pas moyen de confier à quelqu’un de plus compétent le soin d’étudier l’une des cinématographies européennes les plus remarquables des trente dernières années ?
On déplore aussi l’ignorance – candide ou tendancieuse ? – des spécialistes qui ont jugé qu’il était inutile de consacrer un chapitre à Nikolaï Kantchev, le poète bulgare du XXe siècle le plus traduit à travers le monde (y compris en France), et les compétences limitées de Nikolaj Aretov (“Littérature bulgare écrite à l’étranger“) qui connaît Rouja Lazarova, mais pas Denitza Bantcheva, en matière d’écrivains français contemporains.
agathe de lastyns
Collectif, sous la direction de Chantal Delsol & Joanna Nowicki, La Vie de l’esprit en Europe centrale et orientale depuis 1945, éditions du Cerf, avril 2021, 1000 p. – 39,00 €.