Ken Bruen, Le Démon

Ken Bruen, Le Démon

Jack Taylor noie toujours son chagrin dans le Jameson, Ken Bruen nous réjouit toujours

Dans la série des enquêtes de Jack Taylor, Le Démon est le huitième opus. L’ex-collègue de Jack, Ridge, qui se relevait péniblement d’une mammectomie dans le précédent volet – En ce sanctuaire, déjà chroniqué dans ces pages et paru chez Gallimard – file désormais le parfait amour avec son nouvel amour, et présente un certain Carl à Jack. Or il se trouve que cet homme mielleux et sûr de lui, d’une beauté presque éthérée, l’a déjà abordé dans un bar d’aéroport, alors que Jack venait de se faire refuser son embarquement pour les États-Unis. Tenant des propos étranges sur le mal qui avance, l’espoir qui recule, les destins qui basculent, celui qui s’était alors présenté sous le nom de Kurt avait comme envoûté un Taylor fragilisé. Il faut dire que depuis son éviction de la Garda, la police irlandaise, Jack carbure à un cocktail explosif : Xanax et Jameson. Quand il accepte, quelques jours après son retour à Galway, d’enquêter sur la disparition d’un étudiant, il est loin de se douter qu’il va rencontrer… le diable. Un meurtrier qui martyrise ses victimes selon un rituel satanique, qui profane la tombe de son père, qui brûle son amie gitane. Bref, le mystérieux Mr K. en a après Jack.

Toujours aussi noir, désespéré, acide, Bruen a décidément le chic pour revisiter le personnage du flic au passé douloureux, accro aux calmants et au whisky, en l’affublant de caractéristiques que l’on pourrait qualifier désormais de « bruen-esques », tant elles n’appartiennent qu’à lui – et à son Jack Taylor. Il y a évidemment ce style qui fait que, même caché derrière la traduction (on imagine bien le casse-tête que doivent constituer ses œuvres pour un traducteur), dès les premières pages d’un Bruen, on le reconnaît. L’humour vachard : « L’arrogance est mère de la connerie, et il était bien pourvu des deux côtés » (p. 287) ; l’humour politico-désabusé : « Je me suis assis sur un banc et, comme notre gouvernement, j’ai décidé d’attendre la fin du déluge » (p.305) ; l’humour humano-désabusé : « Vous voulez réussir ? Traitez l’univers entier comme la merde que c’est, et si un jour – sait-on jamais ? – vous tombez sur un type bien, baisez-le le premier » (p. 313) ; l’humour économico-désabusé, sur O’Leary, le fondateur de Ryanair, « la compagnie low cost, zéro chichis, zéro prestations à bord », qu’il verrait néanmoins bien aux commandes du pays (p. 200) ; l’humour religieuso-moralo-désabusé : « Dans ce temps-là, un curé veillait à l’entrée du bal à ce que nul l’ait un comportement obscène. Si seulement on avait su, c’est sur les curés qu’on aurait mieux fait d’avoir l’œil… » (p. 281) ; les conséquences de la crise en Irlande : « Un gars que je connaissais et qui voulait émigrer, comme tant d’autres, cherchait à louer son appart » (p. 46). Et toujours, et heureusement, la musique et la littérature comme seuls échappatoires, voire comme espoirs de rédemption.
Pour ceux qui apprécient Bruen, Jack Taylor, son délectable pathétisme et son indécrottable sens de l’humour et de l’auto-dérision, ce livre restera appréciable malgré une certaine lenteur, quelques répétitions, des longueurs que l’on ne connaissait pas au maître du noir irlandais. « Il y a des livres qui vous aident vraiment » (p.270), nous dit-il. Si celui-ci n’est pas le meilleur Bruen, disons alors pour le paraphraser qu’il y a des auteurs qui vous divertissent en vous faisant réfléchir. Ken Bruen en est définitivement un.

agathe de lastyns

Ken Bruen, Le Démon, traduit de l’anglais (Irlande) par Catherine Cheval et Marie Ploux, coll. Noir, Fayard, octobre 2012, 356 p. – 20,00 €

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