Julie Brafman, Yann dans la nuit

Julie Brafman, Yann dans la nuit

L’idée de se lancer dans une enquête sur Yann Lemée, transformé en Yann Andréa Steiner par Marguerite Duras, a paru surprenante à plusieurs témoins que Julie Brafman a contactés au cours de la préparation de ce livre. Pourtant, elle nous semble couler de source, le personnage étant connu, alors que l’homme demeure méconnu.
L’image publique de Yann Andréa repose sur sa réinvention par Duras et sur sa fidélité affectueuse qui s’est prolongée même après la mort de la romancière : jusqu’à la disparition de son dernier compagnon, assimilable au suicide, en 2014. L’homme que Brafman découvre progressivement, c’est à la fois celui-là et un autre. Il s’avère que Yann Andréa a hésité un temps entre l’amour à distance voué à Duras et une relation bien réelle avec Roland Barthes, tout en entretenant une liaison d’abord charnelle, puis amicale avec un intellectuel italien, désigné dans le livre par “F.“, qui continuait de se préoccuper du sort de Yann jusqu’en 2012, voire au-delà.

C’était en outre un frère aimant, tout particulièrement pour sa sœur Pascale dont la figure émouvante et le triste sort font partie des révélations les plus frappantes du récit. Sans Pascale, défunte, et son amie Iris, toujours vivante, Brafman n’aurait pas fini par accéder aux archives miraculeusement conservées de Yann, dont une partie est citée (des lettres, des poèmes) et une autre, résumée dans le livre : le journal intime qui relève surtout de la liste de courses, de menus et de rendez-vous, comme si l’homme avait tenu à s’effacer même à travers cette forme d’autobiographie, après s’être mué en créature durassienne. Contrairement à l’impression, entretenue par les médias, selon laquelle Duras aurait en quelque sorte vampirisé Yann, on ressort de ce récit avec la conviction qu’il avait choisi son destin non seulement en vivant avec elle, mais par la suite aussi ; ce qu’il semble avoir subi, c’est l’impossibilité de s’attacher aussi fort à quelqu’un d’autre qu’elle, et aussi celle de devenir un vrai écrivain, doté d’une voix propre.

Le récit de Julie Brafman ne se lit pas d’une traite. Les dix premières pages constituent une entrée en matière si laborieuse qu’on peut être tenté de s’arrêter là. Cependant, même si la suite offre un certain nombre d’autres maladresses, et même si la part d’autofiction que le livre contient semble superflue, Yann Andréa est assez attachant pour qu’on aille jusqu’au bout de l’enquête à son sujet, et qu’on retienne le plus captivant du texte plutôt que ses défauts.

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