Jacques Heers, Histoire des croisades
Une vision décapante des croisades !
Les croisades sont entrées dans l’imagerie populaire comme un extraordinaire mouvement de ferveur religieuse. Jacques Heers remet les pendules à l’heure. Il démonte tous les mythes, toute l’iconographie qui ont été attachés, pour diverses raisons, à ces déplacements massifs d’une population animée par une foi ardente. Il resitue les faits dans leur contexte, dans leur réalité, dans leur matérialité. Jacques Heers signe un livre décapant !
L’auteur s’en prend, d’abord, à l’existence de huit croisades. Il démontre, donnant moult sources et références, que nombre d’expéditions vers la Terre sainte ont eu lieu avant ce qui fut appelé La Première croisade. Puis, il précise que ces pèlerinages s’inscrivaient dans un vaste mouvement de reconquête du monde méditerranéen par l’Occident, opposant ainsi les Francs aux Grecs. Les chroniqueurs ont fait fi, dans les versions relatives à ces épopées servies en Occident, des luttes séculaires que l’empire d’Orient a menées depuis Constantinople pour préserver la chrétienté dans la région. Mais, entre 1099 et la Seconde croisade, prêchée par le pape Eugène III le 1er décembre 1145, relayée par Bernard de Clairvaux en 1146, ce ne fut pas le calme plat. Les mouvements ont été permanents et ont continué jusqu’à la fin de l’empire de Jérusalem en 1295. Heers resitue précisément le cadre, remettant en place les différents intervenants et liens chronologiques après la chute de la domination romaine sur le bassin méditerranéen.
Il montre aussi le poids économique de ces mouvements, leur importance, le coût pour l’Occident. Godefroy de Bouillon, par exemple, pour partir avec l’expédition des » barons » en 1096, engage son comté pour la somme énorme de 300 marcs d’or et autant d’argent, et cède ses droits sur plusieurs villes, à l’évêque de Verdun, pour un montant ignoré. S’appuyant sur des sources reconnues, l’auteur décrit ce qu’étaient ces pèlerinages, les problèmes de logistique posés par ces foules, considérables pour l’époque. Il fallait nourrir ces pèlerins, les guider. Les colonnes étaient ralenties, les chemins encombrés, les routes incertaines. Des guides ont livré, à des pirates, des groupes entiers pour en faire des esclaves. La tentation, pour les natifs, était grande de faire payer le prix fort pour la nourriture, le logement. Il raconte les émeutes, les pillages, les massacres, les villes qui se ferment face à l’arrivée de la foule des pèlerins, les garnisons qui se défendent contre les attaques de ceux-ci…
Quant au terme de croisade, Jacques Heers le qualifie d’anachronique. Il n’était absolument pas employé à l’époque. Il a été introduit beaucoup plus tard et repris jusqu’à plus soif par : « …les maîtres de l’enseignement républicains et les fabricants de manuels scolaires sous contrôle… pour dicter aux enfants et au grand public certaines façons très particulières d’analyser et de comprendre les événements. »
L’auteur construit son ouvrage en cinq chapitres qu’il intitule : En route vers Jérusalem 1096-1099 ; Installation en Terre sainte 1100-1150 ; Le temps de la consolidation 1150-1192 ; L’empire latin de Constantinople 1195-1261 ; Le royaume latin de Jérusalem : un bastion assiégé 1210- 1295. L’historien brocarde joyeusement ses confrères qui se laissent aller à la facilité : « Nous ne sommes pourtant au temps où l’historien, qui ne se contente pas de recopier le déjà dit, peut chercher en vain d’autres sources que des récits fabuleux, très approximatifs. »
Ce livre est une première version rédigée par Jacques Heers, décédé peu après. Même si elle peut comporter quelques imperfections, elle apparaît très aboutie. L’historien donne un éclairage novateur de ces pélerinages, avec une approche érudite, nourries des meilleures références. Cet auteur non conformiste, donne l’exemple à suivre pour ne pas se laisser aveugler par les discours fallacieux ou lénifiants, par la pensée unique qui gouverne, aujourd’hui, comme hier, les sources officielles d’informations.
Peut-être aurait-il été souhaitable alors, compte-tenu de la tonalité de l’ouvrage, de mettre croisades entre guillemets dans le titre.
serge perraud
Jacques Heers, Histoire des croisades, Perrin, coll. « Pour l’Histoire », janvier 2014, 336 p. – 22,00 €.