Francisco Suniaga, L’Île invisible
L’envers du décor sur une île caribéenne : étouffant et fascinant
Contrairement aux touristes attirés à Margarita par les plages et la douceur de vivre de cette île caribéenne, Edeltraud Kreuzer est venue de Düsseldorf avec une ferme intention, une mission : comprendre les causes et les véritables circonstances de la mort de son fils, Wolfgang.
Car malgré ce que prétendent les autorités locales débordées (pp. 246-247), elle ne croit pas à la théorie de la mort par noyade – son fils était un excellent nageur –, d’autant moins qu’elle a reçu en Allemagne une lettre anonyme l’invitant à s’intéresser à la relation plus que trouble entre Renata, feu la femme de Wolfgang, et leur homme à tout faire.
L’Allemande fait appel pour l’aider dans ses démarches et pour enquêter à José Alberto Benitez, avocat et poète qui s’ignore. Peu à peu, Mme Kreuzer découvre le revers de la médaille de ce paradis, entre corruption politique, violence pandémique et passe-droits en tous genres (« Ici, tout le monde se plaint des passe-droits mais il n’y en a pas un qui n’y ait pas recours quand ça l’intéresse. » p. 228).
Et le lecteur est plongé dans l’univers secret, cruel et fascinant – du moins l’a-t-il été pour Wolfgang – des combats de coqs.
Le sous-titre de ce roman, déjà publié en 2013 par les mêmes éditions Asphalte, pourrait être « La rigueur allemande rencontre le chaos de la Caraïbe ». Edeltraud Kreuzer a bien du mal à s’acclimater, à La Asuncion, et ce n’est pas qu’une question de climat. Francisco Suniaga nous donne à voir l’envers du décor, sur cette île où il vit et qu’il aime, sans pour autant en ignorer les imperfections : « Une île des Caraïbes au climat doux et à la population aimable, mais il y avait, à côté de celle-ci, une autre réalité, une autre île, où la violence était la sève qui nourrissait le quotidien. » p. 176).
Le lecteur, avec la protagoniste étrangère, est plongé dans le bain bouillant d’une institution (« Les coqs de combat n’étaient que la concrétisation noble et innocente d’une violence omniprésente comme Dieu. » p. 177) qui, pour le coup, semble la seule régie par des règles strictes et suivies à la lettre.
A la brutalité qui imprègne le roman, des passages quasi insoutenables à la lecture, d’autant plus pour l’ardente défenseuse de la cause animale que je suis, on comprend toutefois comment un jeune homme en apparence équilibré et heureux, qui vit son rêve d’expatriation en terre exotique avec la femme qu’il aime, se détourne de sa vie pour plonger corps et âme dans les paris, l’élevage, les combats à mort des coqs… et le désespoir.
C’est impitoyable, sans concession, passionnant même pour qui n’apprécie pas particulièrement l’idée de faire combattre des animaux quels qu’ils soient (euphémisme), voire à qui ces combats et ceux qui les organisent répugnent.
C’est bien écrit, désabusé, souvent dur et cru, parfois drôle aussi : mention spéciale aux discussions philosophico-littéraires entre Benitez et son ami Pedro Boada, psychiatre sous le manteau, des échanges qui constituent des interludes de fraîcheur dans la moiteur étouffante.
agathe de lastyns
Francisco Suniaga, L’Île invisible, traduit de l’espagnol (Venezuela) par Marta Martinez Valls, Asphalte, février 2021, 272 p. – 22,00 €.