Benni Bødker & Christian Højgaard, Meschugge – Le Labyrinthe du fou

Benni Bødker & Christian Højgaard, Meschugge – Le Labyrinthe du fou

Dans le ghetto…

Le ghetto de Copenhague, au début du XXe siècle, est peuplé de plus de dix mille juifs qui ont fui les pogroms des pays de l’Est, la Russie, l’Ukraine, la Pologne… Ils vivent misérablement dans des taudis. C’est le cadre idéal pour mener des femmes vers la prostitution.
Pour installer un climat plus tendu, le scénariste corrompt un contingent de la police, des individus ayant partie prenante dans les bordels, s’inscrivant comme souteneurs, rançonnant les commerçants. Mais l’essentiel de l’intrigue s’appuie sur des écrits religieux particulièrement la Kabbale et sa description des sephiroth qui dessinent l’Arbre de Vie : « …dont la connaissance doit, dans l’idéal, concourir à rendre la vie humaine, spirituelle et matérielle, moins chaotique, plus harmonieuse. » (Wikipédia). C’est cette partie religieuse qui inspire un tueur dont le but final est très incertain. Meschugge, en hébreu, ne signifie- t-il pas aliéné, dément ?

Pour connaître l’avenir, des villageois se rendent vers le Juste, un enfant qui débite des phrases dont le sens reste abscons.
Dans une maison bourgeoise de Copenhague, Nathan participe au service de la table familiale. Harcelée par sa mère pour ses absences de la synagogue, pour un mariage avec un garçon prometteur, elle s’en va, répétant qu’elle ne reviendra pas vivre à la maison. Pour retrouver son garni, elle doit traverser le ghetto, haut-lieu de criminalité et prostitution. Ayant le sentiment d’être suivie, elle finit par se réfugier dans une cabane en bois au fond d’une arrière-cour.
Des bruits, des cris et un énorme couteau perce la porte, lui entaillant la main. Ce couteau a surtout servi à tuer une jeune femme dont elle entrevoit le visage. Quand sa terreur passée, elle sort aidée par un jeune garçon, le corps a disparu.

Le lendemain, Kingo, un magistrat pour lequel elle travaille comme dactylo à la 2e brigade de police, lui demande d’assister à sa place à une autopsie. Elle reconnaît la femme assassinée sous ses yeux. En rentrant, ce même Kingo lui demande, sans doute parce qu’elle est juive, d’être ses yeux et ses oreilles dans le Ghetto.
Nathan va plonger dans un maelström où traquer la piste d’un tueur en série s’avère difficile…

Avec cette matière première, Benni Bødker propose un scénario solide où les repères tangibles s’effacent dans la misère tant physique qu’intellectuelle. Il met en scène cette exploitation de la misère qui s’autorise tous les excès. Par contre, il fait un parallèle très caustique entre les juifs installés, qui vivent dans l’opulence, et ces rescapés de massacres, ces fuyards qui ne sont pas comme eux.
Christian Højgaard assure un dessin aux traits vigoureux, restituant une ambiance menaçante par ses illustrations angoissantes. Il donne une héroïne forte qui se débat face à tous les préjugés liées à son sexe et à son origine. Il l’entoure d’une galerie de portraits illustrant bien ce que pouvait être de telles populations et propose des décors qui semblent être être la résultante d’un travail précis de documentation.

Cet album se révèle passionnant pour toutes les informations glissées dans cette intrigue tortueuse, pour cette description d’une population en proie à des croyances, mis en images de façon à marquer les esprits.

serge perraud

Benni Bødker (scénario, traduit du danois par Philippe Touboul), Christian Højgaard (dessin), Meschugge – Le Labyrinthe du fou, Glénat, coll. « Hors Collection », septembre 2023, 144 p. – 23,00 €.

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