Alya Aglan & Robert Frank, 1937-1947. La guerre-monde
Il faut saluer ce pari éditorial et historiographique que représentent les deux volumes publiés par Gallimard et qui rassemblent 54 contributions (!) sur une période charnière de l’histoire du monde. La démarche scientifique se veut originale d’abord par la chronologie choisie. Au lieu des sempiternelles années 1939-1945, trop eurocentrées, les deux maitres d’œuvre Alya Aglan et Robert Frank ont choisi 1937 et l’attaque japonaise contre la Chine comme point de départ (même si la guerre d’Ethiopie en 1935 pourrait aussi marquer le début de l’offensive des totalitarismes comme le montre d’ailleurs Marie-Anne Matard Bonucci dans le premier chapitre). Pour le terme, l’année 1947 s’impose de toute évidence puisque c’est à cette date que sont signés les traités de paix, avec les satellites de l’Allemagne. Or, comme chacun sait, seuls ces traités mettent officiellement fin à l’état de guerre.
Seconde originalité, celle de l’échelle. Comme le titre même de l’étude le prouve, il s’agit pour les auteurs de se placer dans une perspective très actuelle, donc délibérément globale. Rien ne leur échappe donc : tous les fronts, tous les continents, y compris les neutres et les colonies, sont analysés. Hommes, femmes, civils et militaires, résistants et collaborateurs, Eglises et travailleurs, exilés et déportés, juges et accusés, victimes et bourreaux : aucun secteur, aucune strate ne sont mis de côté. Le monde plongé dans l’apocalypse est bien celui d’une mondialisation et d’une interdépendance qui annoncent les nôtres.
Les auteurs, d’horizons très différents, mettent un point d’honneur à réviser des dogmes, à contredire des idées reçues, à écraser des mythes. D’autres confirment que mythe et réalité peuvent se confondre (le passionnant article de Jérôme de Lespinois sur les batailles d’Angleterre et le moral des Londoniens pendant le Blitz est à cet égard très révélateur). Bien sûr, certains articles mériteraient des analyses critiques précises, ne serait-ce que le prologue d’Enzo Traverso et ses positions sur la comparaison nazisme-communisme ou sa vision du franquisme. Laissons cela aux controverses scientifiques et universitaires qui font le délice de notre métier. Ces deux ouvrages étudient aussi bien l’en-haut (les dirigeants, les stratégies politiques et militaires, les relations internationales) que l’en-bas (la vie de ces millions d’individus jetés dans la fournaise de l’histoire) et offrent ainsi des outils et des clés de compréhension fort utiles.
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frederic le moal
1937-1947. La guerre-monde, vol. I et II, sous la direction d’Alya Aglan & Robert Frank, Gallimard, folio histoire, avril 2015, 2485 p. – 17,90 € et 16,90 €.