Vous avez dit Nature ? (Revue Critique)
Pour aborder cet ensemble de textes exigeants, qui vont de l’étude philosophique aux sciences dures, de l’art vers l’histoire de l’art, il faut circuler, de bout en bout, dans cette publication riche de treize intervenants (dont deux entretiens).
Si je souligne ici la multiplicité des contributions, des approches et des systèmes d’analyse, c’est que j’ai parcouru le dernier numéro de Critique, à l’aide de simples épithètes couvrant tour à tour l’ensemble des examens de construction et de déconstruction, et cela avec facilité, en composant par des notes au crayon de papier ma propre approche.
Je m’explique. J’ai pensé un temps à réunir conceptuellement les articles les uns après les autres, comme si ceux-ci formaient une étoile. Mais il y avait une aporie : le caractère pluridirectionnel de la revue aurait été infructueux, alors que l’ensemble de la revue forme un tout cohérent grâce à des articles se répondant. L’étoile aurait impliqué que tous étaient sujets d’une figure imposée.
À la place de la métaphore de l’étoile, m’est venue l’idée de la peinture, et d’un tableau particulier, le Portrait de Kahnweiler de Picasso, pour son aspect de recherche d’un cubisme analytique très nouveau pour l’époque qui recoupe mieux mon sentiment à l’égard de la dernière livraison de Critique.
J’ai gardé ce tableau parce qu’il élabore une figure, une figuration tout en l’aplanissant. On peut aussi s’intéresser aux phénomènes des angles dans ce tableau.
J’ai pu au fur et à mesure de mes notes, arriver, aboutir, découvrir, synthétiser la pluralité des expressions dont le point focal est la Nature, écrite ici avec une majuscule. Car le tableau peint par Picasso finit par ressembler au modèle et donne une idée plus vaste qu’un simple report photographique et réaliste d’un portrait, dans la mesure où les angles, où chaque angle enrichit à la fois le modelé et le débâti de l’image.
Je livre ici les mots que j’ai griffonnés à l’aide de mon portemine : la nature comme : paysage, comme matière biologique, celle des espèces animales ou végétales, dans le prisme d’une création divine, création de l’univers stable des sciences dures, la nature étudiée depuis l’histoire naturelle, les sciences naturelles, les aspects chimiques ; sous le flambeau politique, celui du droit, côtoyant le sublime (l’idée Romantique notamment), l’art, les esthétiques (des jardins par exemple), de l’éthique, de l’histoire comme discipline de sciences humaines, bien sûr par le truchement de la philosophie, en terme d’Apocalypse, de religion, de linguistique, de l’astronomie (avec un écart vers Mars et les extraterrestres).
On me pardonnera d’être général, mais ces épithètes-notions sont ce qui a surnagé de mes notes au crayon de bois.
Ce dont je suis certain, c’est que la nature est d’abord et pour l’essentiel une affaire de langage. Le sujet est si vaste d’ailleurs, que ce numéro de Critique ne l’épuise pas, tant au niveau de ce qui est dit que de ce qui est lu. Donc, l’important se transmet du critique vers le lecteur, avec assez de facilité du reste. Et ce qui persiste, c’est la fresque analytique de la Nature, laquelle prend des voies originales.
Le paysage bascule dans des histoires naturelles. L’art se lie au non-art, sans que l’un ne l’emporte sur l’autre. Certains artistes actuels explorent ces croisements entre l’art et les sciences physiques, voire astrophysiques, dans leurs dimensions proprement extraterrestres et poétiques, en questionnant par exemple la possibilité d’un coucher de soleil sur Mars, à partir d’images réalisées par le robot rover de la Nasa. Ils recueillent à leur tour ce double héritage des esthétiques nomades et géologiques des premiers romantiques de l’art environnemental des années 1960-1970.
ou
Voilà les coulées épaisses ou très fluides des irruptions volcaniques. Voilà le dégazage explosif du magma. Voilà des tremblements de terre, des tornades et des tempêtes. Voilà la fonte et le fracas des glaces, la mer déchaînée, les raz-de-marée et tsunamis, les glissements de terrain. Voilà des vagues de plus en plus hautes, de plus en plus écumeuses. Voilà les vents violents, les torrents de boue et de pierres, les ruptures de digues, les inondations.
Ainsi, nous sommes au milieu de la célèbre grotte de Platon, où les Idées sont la réalité profonde et immuable des formes. Idées donc polyvalentes qui saisissent la forme nature. Pour résumer, ces contributions nous offrent surtout une nature de la nature. Un état de la nature, comme le précipité de la chimie organique.
En refermant la revue, il reste différentes intrigues, différents récits où la nature s’agrège, se focalise, se précipite telle une substance physiologique, propre à habiter le concept de nature, grâce à des épithètes-notions – qui m’ont été très utiles. Bien sûr cette livraison de la revue Critique n’achève pas son sujet.
Et c’est tant mieux car l’on garde pour le soi du lecteur des formes variées d’angles, et aussi un peu de poésie (les constellations, la nature Romantique, les jardins, les films de Pelechian, des friches, des paysages…).
didier ayres
Vous avez dit Nature ?, Revue Critique, 903/904, éd. Minuit, août/septembre 2022 – 14,00 €.
