Jean-Pierre Faye, Le corps miroir

L’écri­ture, cette musique étrange 

Le corps miroir sera pris par cer­tains pour un traité phi­lo­so­phique obs­cur. Mais il n’est plus temps pour Faye d’en découdre avec Hei­deg­ger : la cause est pour lui enten­due. Et son livre est une hybri­da­tion entre récit, poé­sie et essai, pre­nant la forme pri­mor­diale du conte.
Un conte fan­tas­tique, bor­gé­sien, kaf­kaïen, orien­ta­liste fruit d’une éru­di­tion et d’une mémoire débordantes.

Nous retien­drons que dans l’oeuvre de Faye existe le germe d’une lit­té­ra­ture nou­velle. Proche de Ollier, il n’a cessé d’associer l’aventure de l’écriture à un uni­vers d’émotions, de regards et à une réa­lité poli­tique et sociale. Existe alors dans l’oeuvre “la région qui est le corps en pen­sée et perce la pen­sée du corps”.
Et Faye ne cesse par le poème de mettre à nu l’écriture, et de sai­sir comme on voit la langue quand elle touche les choses mêmes ou quand le son est tout au bord.

Selon l’auteur lui-même, “Le corps miroir est un émet­teur nar­ra­tion­nel” qui est sus­pendu à la nar­ra­tion de l’univers que l’écriture tente d’interpréter par un miroir qui “se pro­mène le long d’une route” (Sten­dhal) ou dans une gale­rie des glaces “sur la grand route”.
Mais cette gale­rie est un corps, un corps miroir, de sang, de nerfs, de désir et regard “qui des­sine le manque”.

Faye ne cesse de recréer depuis les Lan­gages tota­li­taires une Théo­rie du récit. Et parce que l’histoire ne se fait qu’en se racon­tant, une cri­tique de l’histoire ne peut être exer­cée qu’en racon­tant com­ment l’histoire, en se nar­rant, se pro­duit.
D’où la capa­cité de l’auteur à sai­sir le mou­ve­ment d’émergence des concepts phi­lo­so­phiques depuis la pre­mière his­toire de leur flot­tai­son figu­rale où la ren­contre de mots, l’enchaînement de repré­sen­ta­tions des­sinent les lignes dis­cur­sives sur les­quelles une signi­fi­ca­tion se découpe peu à peu pour deve­nir acceptable.

L’écri­vant devient celui que Faye nomme “L’explorateur cos­mique” capable d’immobiliser le monde à por­tée de regard par l’écriture, “corps trans­for­mant qui ouvre l’origine du monde dans la sève d’érable et l’huile de cacha­lots”. Elle est encore, comme il l’écrivit dans Les trans­for­ma­teurs fémi­nins, ” lèvres tou­jours gran­dis­sant dans la cour­bure de verre, elle voit dans son lit deux loups arra­chant l’éclat, elle la source pierre à moudre au monde autre face au fre­lon mordu par la lèvre rouge mais qui vous sera impos­si­ble­ment vôtre.”

L’écri­ture est donc cette musique étrange qui trans­cende l’horizon par ses incan­ta­tions afin qu’il ne recule plus à mesure que nous avançons.

jean-paul gavard-perret

Jean-Pierre Faye, Le corps miroir, Pré­face de Michèle Cohen-Halimi, édi­tions Nous, Anti­phi­lo­so­phique Col­lec­tion, Paris, 2020, 192 p. — 18,00 €.

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