La Rebelle / Opération Delta / La Malédiction de l’enclume

Comme tou­jours, de grands auteurs du roman noir mettent leur plume au ser­vice des plus petits. Et c’est ainsi que le rêve naît.

Les deux col­lec­tions de chez Syros, “Rat noir” et “Sou­ris noire”, conti­nuent de faire des petits. Hon­neur aux plus grands avec deux titres de la pre­mière col­lec­tion, qui abordent deux sujets sen­sibles chers à leurs auteurs. Dans l’un Thierry Crifo, au meilleur de sa forme et usant d’une trame poé­tique voire sur­réa­liste, évoque l’insertion d’une jeune femme de 19 ans confron­tée à l’obligation d’assumer les res­pon­sa­bi­li­tés qui incombent à une jeune mère au cœur déchiré. Dans le second, Louis San­ders qui a été lui-même pom­pier, nous emmène dans le monde des com­bat­tants du feu et de leur entraî­ne­ment spé­ci­fique.
Ces deux romans peuvent se lire très faci­le­ment et dès 11 ans. À par­tir de 10 ans, on se doit de décou­vrir, si ce n’est pas déjà fait, les aven­tures d’une bande de gamins des quar­tiers sud de Mar­seille. On peut dire que dans ce qua­trième épi­sode — par­fai­te­ment lisible même si on ne s’est pas atta­qué aux pré­cé­dents — nos lous­tics ne perdent pas le nord…

Thierry Crifo, La Rebelle

Coumba n’a que 19 ans, mais elle est déjà femme et mère d’une petite Assata, âgée de 2 ans. Cela lui confère des res­pon­sa­bi­li­tés et une plus grande matu­rité. Coumba est lycéenne en bio-techno, mais elle doit sub­ve­nir à ses besoins et tra­vaille dans un Mc Do de ban­lieue, pen­dant que sa fille est gar­dée par une amie. Quand deux poli­ciers viennent la cher­cher, elle com­prend que le lien qui l’unit à Aldo, le père de sa fille, est loin d’être rompu. Elle aurait voulu en avoir fini avec lui après un ultime men­songe et un der­nier bra­quage. Il s’est évadé de la pri­son de Bois d’Arcy. Pour les poli­ciers, il va cher­cher à la recon­tac­ter, alors ils sortent les grands moyens : fila­tures, télé­phone sur écoute, menaces tis­sées de DDASS et har­cè­le­ment. Car Coumba est belle. Aldo est aux abois. Un homme évadé est un homme dans la plus grande pri­son du monde. Le retour sur terre est alors d’une extrême vio­lence. Aldo veut revoir sa fille et refaire sa vie, quitte à détruire celle que se sont construite Assata et Coumba.

Thierry Crifo met sa plume et sa poé­sie à contri­bu­tion pour ce court récit vrai­ment noir et poi­gnant. Son héroïne est sujette à un pro­fond dilemme : suivre son cœur ou sa rai­son. Sou­mise à un monde sans pitié, cette ado­les­cente qui a grandi trop vite se doit de réagir pour elle et sa fille. Sans tom­ber dans la mora­li­sa­tion, Crifo dresse le por­trait d’une bat­tante avec ses élans, ses erre­ments et ses colères au milieu d’une jungle par­ti­cu­lière : la vie.


 Louis San­ders, Vic­time Delta

Une vieille femme ouvre la porte à un pom­pier, en plein mois de novembre. Celui-ci lui remet un calen­drier, comme le veut la cou­tume. Mais la grand-mère se méfie. Les pom­piers viennent en géné­ral par deux, et beau­coup plus tard dans l’année. Comble de l’imposture, c’est un calen­drier de l’an passé. Elle appelle sa sœur dont le petit-fils est pom­pier pour la pré­ve­nir de l’imposture et de ne pas lui ouvrir sa porte. Quand elle se retourne, le pom­pier, qu’elle avait vu sor­tir, est devant elle, un sou­rire aux lèvres. Quand les pom­piers découvrent le corps de la vieille femme, la sus­pi­cion prend le pas sur la fra­ter­nité. On sait que c’est un pom­pier qui a fait le coup. Pour Jean, le doute va croître d’autant que son meilleur ami a subi­te­ment dis­paru, aban­don­nant sa for­ma­tion de sapeur pom­pier et son uni­forme à la caserne. Michel ne sup­por­tait plus les sar­casmes et les méchan­ce­tés que son for­ma­teur lui adres­sait à pro­pos de son poids.

Victime Delta s’étend avant tout sur le dur entraî­ne­ment de ce corps d’une élite un peu par­ti­cu­lière. Comme Jean, tous ont un métier et une vie de famille qu’ils doivent aban­don­ner lorsqu’un vibreur — qui ne les quitte pas — s’enclenche. Louis San­ders s’attarde aussi sur l’empire que l’esprit doit prendre sur le corps pour ne pas flan­cher, et sur l’étroitesse des liens que cha­cun doit entre­te­nir avec les autres afin de pou­voir dis­cer­ner chez un cama­rade le moindre signe de défaillance lorsque sur­vient l’horreur de la mort. Plus qu’un récit poli­cier, Vic­time Delta est un inté­res­sant docu­men­taire sur le monde des pom­piers volontaires.

Phi­lippe Car­rese, La Malé­dic­tion de l’enclume

Les quar­tiers Nord de Mar­seille sont en pleine réno­va­tion. Un chan­tier a mis à jour une crypte chré­tienne. Un cer­cueil semble par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sant. Avec leur pro­fes­seur Van Klume, dit l’Enclume, Kévin, Zoé, Aram, Kabyl et Cie, partent à la décou­vertes des ancêtres de la ville. Mal­heu­reu­se­ment, les pro­mo­teurs immo­bi­liers com­man­di­taires du chan­tier voient cette arri­vée d’un mau­vais œil. Tout le monde doit repar­tir. Dans la tour­mente du départ, les gen­tils gar­ne­ments ont emporté une plaque de marbre, qui confirme la pré­sence d’un Saint dans la crypte. Cela suf­fi­rait à retar­der les tra­vaux, mais il aurait fallu que cette plaque ait été “offi­ciel­le­ment” décou­verte sur le lieu des fouilles. Zoé, en fine stra­tège, a son plan pour rame­ner l’objet sur place et pas­ser outre le vigile de l’entrée. Une his­toire d’azawakh, de lapin leurre et de Bat­man. Mais les choses ne se passent pas comme prévu.

Un roman mi-noir mi-humoristique, véri­table course-poursuite dans les rues encom­brées de Mar­seille, où l’on retrouve avec plai­sir les héros de la série “Mar­seille, quar­tiers sud”. Tou­jours aussi polis­sons, ils nous en apprennent sur la faune, plus par­ti­cu­liè­re­ment les lévriers, et nous invitent à sor­tir le dic­tion­naire à la décou­verte de nou­veaux mots. La Malé­dic­tion de l’enclume reflète l’omniprésence du lan­gage poé­tique d’un Phi­lippe Car­rese tou­jours prompt à le mettre au ser­vice d’une cause juste, mais sou­vent per­due d’avance. Ici, il s’attaque à ces pro­mo­teurs immo­bi­liers sans foi ni loi qui déna­turent Marseille.

julien vedrenne

Thierry Crifo, La Rebelle, Syros coll. “Rat noir”, avril 2007, 128 p. — 9,00 €.
Louis San­ders, Opé­ra­tion Delta, Syros coll. “Rat noir”, avril 2007, 112 p. — 9,00 €.
Phi­lippe Car­rese, La Malé­dic­tion de l’enclume, Syros coll. “Sou­ris noire”, mai 2007, 192 p. — 5,90 €.

 

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