La BD s’en va t-en guerre, Art Spiegelman, Traits de mémoire

Nouveau zoom d’Arte sur la bande dessinée

Paral­lè­le­ment au fes­ti­val d’Angoulême, Arte inau­gure sa nou­velle col­lec­tion consa­crée à la bande des­si­née en pro­po­sant deux films d’enquêtes fort originales :

La BD s’en va t’en guerre (Comic books go to war)

Nous sommes en 2010 après Jésus-Christ. Toute l’information sur la guerre est occu­pée par les jour­na­listes et repor­ters. Toute ? Non ! Un vil­lage peu­plé d’irréductibles auteurs de car­toons résiste encore et tou­jours. La bande des­si­née Asté­rix et Obé­lix dont on se plait à citer les records de vente — révé­rence au suc­cès com­mer­cial oblige — est d’abord une bande des­si­née de guerre. C’est très drôle de voir com­ment Obé­lix éclate la tronche des Romains et les lance comme des mis­siles. Très drôle. La guerre dédra­ma­ti­sée par l’humour “à la française”

Ah !… cet infran­gible esprit « gau­lois » fabri­qué de toutes pièces… Effa­çons donc les bles­sures et rions ensemble, entre euro­péens, de nos que­relles de vil­lages. Oublions la réa­lité de la guerre. C’est une façon comme une autre de refor­mu­ler l’histoire et de jouer avec la mémoire. Mais la bande des­si­née peut aussi faire autre chose. Elle peut être un par­fait moyen d’immersion dans la ter­rible réa­lité de la guerre. Il suf­fit de voir ce film pour en être convaincu.

Ce film ne consti­tue pas une simple gale­rie com­mer­ciale, pré­sen­tant les auteurs comme dans un rayon­nage mais suit un vrai ques­tion­ne­ment : com­ment défi­nir ce genre si par­ti­cu­lier du BD-journalisme-de-guerre ?
Le spec­ta­teur est emmené dans un voyage intel­lec­tuel au tra­vers des repré­sen­ta­tions des guerres contem­po­raines. Il est essen­tiel­le­ment struc­turé autour de l’œuvre du maître du genre : Joe Sacco, à l’honneur cette année à Angou­lême, où il pré­sente son der­nier pavé : Gaza 1956, En marge de l’histoire chez Futuropolis.

A aucun moment le film ne baisse la garde, le niveau d’analyse est à la hau­teur du sujet. Et plus on avance, plus le sujet même nous échappe. Il y a quelque chose d’indéfinissable dans ce genre-là, hybride et hon­nête au plus haut point. Hybride car il est issu du croi­se­ment de deux formes : la bande des­si­née de guerre et l’autobiographique. “Drôle d’animal” admet Cha­patte. Irré­duc­tible comme un gau­lois en ix. Après des mois d’enquête et d’immersion et des œuvres majeures der­rière lui, Joe Sacco se défi­nit comme car­too­niste, tout sim­ple­ment. La grande force de ce genre réside jus­te­ment dans cette sim­pli­cité qui pré­sente dans un rap­port non hié­rar­chique et non cor­po­ra­tiste à son lec­teur le compte-rendu d’une expé­rience indi­vi­duelle.
“I was an eye wit­ness” sou­ligne un per­son­nage de “Fixer”, por­trait méti­cu­leux d’un tueur de Sara­jevo. “Incer­taine de tout, sauf de ce qu’elle a vu elle-même sou­ligne Mar­jane Satrapi, par­lant de son per­son­nage ou d’elle-même…
Le BD-journaliste se met en scène, se repré­sente hési­tant et crain­tif devant la source, devant la matière même et met ainsi en scène la col­lecte trop humaine de l’information. Aucune extra­po­la­tion, le compte-rendu est brut, mais fil­tré. Le filtre est appa­rent, manifeste.

Du fait brut à la bru­ta­lité, il n’y a qu’un pas, qu’une posi­tion, un regard sty­lisé. Les mots, sont autant de pen­sées, d’idées qui peuvent ser­vir de masques. Alors il faut que les images encadrent et posent les mots dans une struc­ture de réel. On est loin, heu­reu­se­ment, de cette ter­rible et meur­trière pré­ten­due neu­tra­lité jour­na­lis­tique, qui de fait, ne peut ser­vir que les puis­sants. Pris par le temps média­tique, l’immersion des jour­na­listes ins­ti­tu­tion­nels est presque impos­sible et, s’ils sortent de leur zone verte, réser­vée aux vain­queurs, ils risquent alors d’être cap­tu­rés : ils seront alors accu­sés de négli­gence irres­pon­sable…
Les guerres contem­po­raines ne sont pas tendres avec les civils, avec les inno­cents. Il suf­fit de se plon­ger dans toutes les œuvres pré­sen­tées pour en être tris­te­ment per­suadé ; dégoûté. Si les images fil­mées nous émeuvent, elles dra­ma­tisent ; tan­dis que le BD-journalisme est émou­vant de la plus haute manière, car il est une forme intel­li­gible de dédramatisation.

ART SPEIGELMAN, Traits de mémoire.

Ces pre­mières explo­ra­tions dans le monde dense et bouillon­nant de la bande des­si­née se pour­suivent avec ce deuxième film. Clara Kuper­berg et Joëlle Oos­ter­link ont réussi à rendre compte en toute sim­pli­cité et avec beau­coup de déli­ca­tesse de l’univers créa­tif d’un grand maître. Pas évident, car l’homme se livre peu mais de manière sub­tile et pré­cise. Il s’est tel­le­ment livré dans son art : que peut-il dire de plus — de moins ? — à une caméra natu­rel­le­ment indis­crète ? On suit Art Spie­gel­man dans les rues de New York et de Paris, accom­pa­gné de ses amis et de sa famille.
Le film, comme l’œuvre s’articule autour de trois trau­ma­tismes : le sui­cide d’une mère, l’expérience héri­tée des camps de la mort et les atten­tats du 11 sep­tembre. De cette matière sont issues au moins deux œuvres majeures, aussi uniques qu’universelles : Maus et A l’ombre des tours mortes. Et en écou­tant Art aussi simple que méfiant, déga­ger quelques pistes d’analyse, pour sai­sir ce génie for­mel à l’œuvre, on mesure un peu mieux la part des trau­ma­tismes, la part du talent, la part du tra­vail qui com­posent sa création.

Il faut dire un immense merci à Art de ne pas avoir laissé Maus être adapté au cinéma. Devant ce por­trait hon­nête d’un artiste pro­fon­dé­ment authen­tique, on pense à toutes ces créa­tures qui main­tiennent Asté­rix sous assis­tance res­pi­ra­toire, en livre comme au cinéma. Atti­rés par l’appât du gain — l’ère nou­velle du capi­ta­lisme n’est pas celle de l’après-guerre — ils n’ont pas com­pris que les héros, comme les super héros, ont aussi besoin de mourir.

camille ara­nyossi

Mark Daniels, La BD s’en va t-en guerre : de Art Spei­gel­man à Joe Sacco, Cou­leur, 65 mn, Arte Edi­tions, jan­vier 2010, 20,00 €
Com­plé­ments :
Inter­views com­plé­men­taires de Joe Sacco, Patrick Cha­patte et Mar­jane Satrapi
Bio­gra­phies des auteurs.

Clara Kuper­berg et Joëlle Oster­linck, Art Spie­gel­man, Traits de mémoire”, Cou­leur, 43 mn, Arte Edi­tions, jan­vier 2010. 20,00 €
Com­plé­ments :
Spie­gel­man work in pro­gress : Art Spie­gel­man raconte sa der­nière page
Art Spie­gel­man, Charles Burns, Chis Ware et Fra­noise Mouly autour d’une table
Mat­totti, Charles Burns, Christ Ware à pro­pos de Art Spiegelman

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