Collection « Carnets d’ailleurs » – Italie du Nord

Collection « Carnets d’ailleurs » – Italie du Nord

Une belle approche de l’Italie du Nord à travers trois villes – Trieste, Venise et Bologne – vues chacune par un réalisateur différent

Les dix DVD de la collection « Les Carnets d’ailleurs », à l’initiative des éditions Montparnasse, permettent de découvrir des villes et des régions du monde (Espagne du Sud, Maroc, Italie du Nord, Sud de la France, Russie, Grèce et Istanbul, USA, Europe Centrale, Indonésie) en compagnie de réalisateurs reconnus comme Serge Moati, William Karel ou Patricio Guzman. Ces documentaires proposent un regard singulier et personnel, loin de tout formatage touristique ou journalistique.

Le DVD consacré à l’Italie regroupe des reportages sur trois villes : Trieste, Venise et Bologne. À chaque fois, les images tissent des liens entre l’Italie du cinéma néo-réaliste – l’influence de Fellini, Visconti et Rossellini en filigrane – et celle d’une époque contemporaine méconnue qui se débarrasse difficilement des clichés d’un pays aussi cinématographique. D’ailleurs, peut-être appliquons-nous nous-mêmes ces clichés, sans nous en rendre compte : rues bruyantes, familles étouffantes, linge au balcon, pizza et vespa, Berlusconi. Pourtant, dans les villes montrées ici, ce sont le calme et la discrétion qui frappent avant tout, avec en sourdine une note mélancolique.

Le premier film, réalisé par Christophe Derouet, est sans doute le plus réussi. Dès les premières images, déroutés par la présence dans un train d’une religieuse au visage d’homme, nous découvrons une ville étrange, Trieste, carrefour de civilisations et de cultures, tout autant yougoslave qu’italienne. La caméra nous entraîne dans les secrets de cette ville surprenante peuplée de chats noirs qui en sont les gardiens. Ici, la Piazza Unità en réfection – la ville est en train de subir un véritable lifting urbain-, là une plage sur laquelle perdure une dichotomie anachronique – matérialisée par un mur -, puisque les hommes se baignent d’un côté, les femmes de l’autre. Un prêtre bénit des chiens, des jeunes s’amusent au loin, la nuit, dans une fête contemporaine. Le film, divisé en courtes saynètes, lance plusieurs pistes pour appréhender Trieste : les Nouveaux conquérants (les touristes), le Poisson, la Vie, la Bora (vent de Trieste), l’Amour… etc. Ce découpage assez léger et arbitraire contraste avec les traces d’un passé plutôt lourd qui surgit au détour d’une phrase lorsqu’un vieux Triestin refuse de parler d’eux – les étrangers – ou qu’on évoque à Trieste le seul camp d’extermination d’Italie.
Chi va piano, va sano.
La voix off d’un narrateur parfois légèrement ivre – avoue-t-il – rapporte déconvenues et anecdotes, comme cette légende au sujet du visage du Duce qui apparaîtrait dans la roche d’un tunnel, ce qui amènerait les conducteurs à klaxonner trois fois pour conjurer le mauvais sort. Avec sa diversité linguistique, son port (qui a connu son heure de gloire sous l’Empire austro-hongrois), les traces d’orthodoxie mêlées aux habitudes latines, Trieste est une plateforme. Mais quand Christophe Derouet s’aventure à l’extérieur pour atteindre la Slovénie, il est refoulé à la frontière. Contraint de retourner sur ses pas, à la recherche du maquis des Slovènes de Trieste, il se perd dans la montagne en voulant rejoindre la mer par un boyau secret.

Le reportage sur Venise est beaucoup plus laborieux. C’est l’histoire d’une ville fascinante qui n’en finit pas de mourir, annonce le communiqué de presse. La lenteur du filmage exprime sans doute cette atmosphère délétère : combien de travellings avec vue sur les maisons flottant dans l’eau ne subissons-nous pas ! Benoît Cohen (Nos enfants chéris) rappelle d’ailleurs que les frères Lumière ont réalisé sur Venise le premier travelling de l’histoire du cinéma et pour appuyer sa démonstration, il montre à la suite l’un de l’autre le travelling des Lumière et le sien. Seule manque la musique de Mahler.

En revanche, le film de Jean-Christophe Ballot sur Bologne, la « ville aux deux Églises » – la catholique, la communiste – est assez captivant, bien qu’on ne réussisse pas à pénétrer le secret de cette « ville-piège », comme l’appelait Antonioni à cause de ses arcades en enfilade propices aux embuscades. Alessandro Serra, professeur d’esthétique, l’appelle aussi la « ville-fantôme », puisque aucune vie ne se laisse deviner derrière ses façades. Ceux qui la connaissent bien en parlent avec affection – mêlée d’une pointe de rejet -soulignant son évolution difficile : le coût de la vie, particulièrement prohibitif, fait fuir les étudiants. Bologne la Rouge, autrefois centre politique, intellectuel et artistique, deviendrait une ville guindée, une ville de vieux. La vie ascétique de Morandi et les années de formation du jeune Pasolini appartiennent aussi à son histoire, tout comme l’idéologie d’Antonio Gramsci. À la fin du reportage, on peut regretter de ne pas avoir davantage d’informations sur les artistes qui interviennent et dont le visage reste face à la caméra, le temps d’un plan fixe, définitivement anonyme.

sarah cillaire

Collection « Carnets d’ailleurs » – Italie du Nord
Editions Montparnasse vidéo – mars 2005
Trois villes, trois films, trois réalisateurs :
Trieste, par Christophe Derouet
Venise, par Benoît Cohen
Bologne, par Jean-Cristophe Ballot

DVD9 – Zone 2 – Format 4/3 – PAL – Couleur – Mono et stéréo – Dolby Digital – 130 mn – 15,00 €.

La collection « Carnets d’ailleurs » compte dix DVD, tous illustrés par Cloé Fontaine.

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